
Chaque commémoration me met mal à l’aise, un sentiment d’usurpation. Cette année, on y ajoute même de l’IA pour faire plus réel le spectacle. C’est une bonne occasion pour les politiques d’être face à la caméra. Certains rappellent, pour faire bien, qu’ils ont un vieux parent qui a été aussi mineur, ça fait solidarité. Le rappel d’émotions, ça fait vendre, ça fait élire. On blablate sur la Bataille du Charbon, l’immigration, du contrat avec l’Italie. Mais que savent-ils exactement ? Quel est leurs vécus ? Les politiques actuels ne sont plus issus des classes populaires depuis longtemps.
Des immigrés, il y en a eu de partout, des Français, des Flamands, des Allemands, des Polonais, des Russes, et aussi des Italiens qui ont fui le fascisme avant le fameux contrat d’après-guerre. Il suffit d’aller voir les noms et les dates dans les cimetières du coin, Dampremy, La Docherie, Roux.
Papa est descendu assez tôt. Son père disait que c’était pour le dégoûter. En effet, il a essayé d’en sortir. Il en est sorti, il avait trouvé un boulot dans la sidérurgie, fabriquer des chaînes si mes souvenirs sont bons. Mais voilà, la bataille du charbon est déclarée, il faut reconstruire la Belgique (pas la sienne). Une loi est passée votée par un gouvernement à majorité socialiste, la loi Van Acker.
Deux gendarmes sont venus rechercher mon père manu militari dans une jeep pour le renvoyer travailler au fond de la fosse. Il y a fait 25 ans.
Une période de grande brutalité à tous les égards. Le management se faisait à coup de manche de pioche au fond des galeries. J’accompagnais souvent papa le WE. Comme chef-porion de garde, il se rendait à la mine pour contrôler les changements de pause, les travaux du WE. Quelque fois, il descendait pour vérifier. Je l’attendais sur le carré avec le machiniste. J’ai pu toucher les commandes de la machine d’extraction.
Dans le bureau des porions. Il y avait le grand cahier toilé ouvert en permanence sur le pupitre. On dirait le « log book » actuellement. Tout était écrit au crayon, des colonnes dessinées à la latte. La date, le nom, le matricule et les incidents, les accidents et les amendes. Quand un mineur avait fauté, c’était 1/5 de salaire en moins sur sa journée. Je n’ai jamais pas entendu d’actions de défense syndicale sur ce genre de faute. Essayez aujourd’hui…
Avec les immigrés italiens, papa rappelait toujours deux choses. La première, la cage n’était pas un ascenseur, c’était une chute dans le vide sur jusqu’à 1km. Elle était prévue pour remonter les chariots de charbon et les hommes devaient se soumettre en se pliant pour la prendre. La première fois qu’ils descendaient dans la cage, certains mouraient de peur, et arrivés au fond, ils avaient souillé leur froc, la peur, l’obscurité, le bruit, les vibrations. La deuxième, c’était la mort prématurée après 10 ans au fond.
Les locaux avaient appris à leurs fils comment se protéger de la poussière et des dangers de la mine. Eux, ils débarquaient du fond de l’Italie, le soleil, les vignes, et puis ils sont descendus ici sans avertissement sur les précautions à prendre, entre autres les poussières, la silicose. La dictature du rendement, remonter des tonnes de charbon les a achevés, usés, cassés. C’est une période où il y a aussi eu beaucoup de veuves et des orphelins pas uniquement dû à la catastrophe du Bois du Cazier.
Mon père, devenu chef-porion, après avoir été boutefeu a failli avoir un accident mortel. Des chariots avaient déraillé dans une galerie. Il s’était glissé en dessous pour les remettre sur les rails, un mineur a poussé le convoi à l’autre extrémité, mon père a eu la tête coincée entre deux chariots. Il a eu toujours un doute, ce type, un rital l’avait fait exprès par vengeance ou un problème de langue ? Fracture du crâne, du sang par tous les orifices, six mois d’hôpital. Il y est retourné au fond. Mais il a connu des migraines en permanence, il ne savait plus supporter la haute montagne en vacances, et arracher une dent du dessus était un supplice, ça touchait les fractures.
Il y avait aussi Heinz, pas vraiment un immigré allemand, un prisonnier de guerre, ce type avait l’air complétement ravagé. Par la guerre ou la mine ? Comme prisonnier de guerre, il avait travaillé dans nos charbonnages, quand il a été libéré, il a préféré rester par ici et continuer la mine.
Et le « paquet », pas de blanchissage au frais de l’employeur, le mineur revenait (tram, train) avec ses vêtements de travail enveloppé dans une serviette, avec cette odeur de charbon, en toile une fois par semaine. Des vêtements remplis des charbons. C’était le début des machines à laver, beaucoup (de machine) n’ont pas survécu…
Quand le père se mettait torse nu, on pouvait voir du charbon incrusté dans sa peau. Il avait le « charbon » dans la peau.