Un singulier repos
Le lendemain, R … s’octroya un congé de détente et s’en retourna au pays de Charleroi où sa femme, prévenue d’avance, l’attendait avec impatience. Heures charmantes dans la douceur du foyer momentanément retrouvé. On a beau posséder l’âme d’un chef, sévère avec les autres et dur envers soi-même, on n’en garde pas moins le cœur et les aspirations propres à tous les hommes. Et quand nous pensons à l’épouse attendant l’être cher, nous revoyons ces femmes francs-tireurs et les femmes des guerriers Boers dont les images ont peuplé nos rêves d’enfance. Les transes, les espoirs, le courage, la dignité de toutes ces femmes doivent se confondre dans l’histoire, tant pour le tribut gracieux que pour le dévouement qu’elles apportèrent à la cause la plus juste.
Mais une mauvaise nouvelle vint assombrir l’atmosphère de quiétude où le partisan se reposait. V …averti du retour de son ami accourut sans tarder. C’était, hélas, pour lui annoncer l’arrestation de son beau-frère.
Le nouveau coup qui venait de leur être porté accrut la rage et la résolution des patriotes. Et ils n’eurent point de trêve avant d’avoir trouvé l’occasion d’assouvir leur colère. Ils se souvinrent que les A.C.E.C. avaient entrepris la construction, pour le compte des Allemands, de trois énormes alternateurs destinés à une centrale électrique de Norvège. Déjà, avant le départ de Baligand pour le Centre, les partisans avaient essayé d’anéantir le matériel en chantier. Mais, contrairement aux renseignements reçus, ils avaient trouvé le hall de montage en pleine activité : une quinzaine d’ouvriers y étaient occupés. Se faufilant entre les travailleurs et évitant de justesse les veilleurs de nuit, les saboteurs s’étaient retirés sans avoir pu réaliser leur projet.
Ce dimanche 23, les énormes alternateurs étaient achevés, prêts pour l’expédition. Les partisans décidèrent d’y apposer leur marque, laquelle n’avait pas la valeur d’un visa. M … fut convoqué de toute urgence et à 6 heures, les trois amis arrêtèrent définitivement le plan d’attaque. A 9 heures, toujours à cause de l’interdiction de circuler après 10 heures trente, les partisans se retrouvaient porteurs de six kilos de dynamite, au pied d’un vieux terril proche des A.C.E.C…
Un vent froid et sec tamisait les fumées s’échappant des hautes cheminées. Au flanc de la gigantesque butte noire, une cabane ayant, jadis, servi de retraite à un veilleur était accrochée. Tant pour se protéger de la température que pour échapper aux regards indiscrets, les saboteurs en prirent possession.
Le temps passait. Assis sur les planches rugueuses, on grillait cigarette sur cigarette … la porte de la cabane grinçait, l’attente exaspérait Enfin, ce fut le moment. A la file indienne, les hommes s’avancèrent vers leur objectif. Sur une vaste surface, des pilastres géants étaient plantés comme le pièces d’un jeu de quilles titanesque. Dans cette immense annexe en construction, des matériaux, des accessoires de toutes sortes gisaient par-ci, par-là. Pour atteindre leur but, les partisans devaient traverser ce chantier.
En tête de file, R … cheminait prudemment. A un moment donné, il se retourna pour se rendre compte de la position de ses camarades. Stupeur ! Trois hommes le suivaient. Qu’est-ce que cela voulait dire ? D’où venaient ces trois individus et où se cachaient les deux partisans ? R … se coula derrière un tas de briques et, la main sur son révolver, il attendit. Quand les suivants parvinrent à sa hauteur, il reconnut ses deux amis dans le groupe suspect. Mais l’autre personnage était-il tombé du ciel ? Emettant un léger sifflement, R … se fit reconnaître puis il s’approcha du trio et l’affaire fut tirée au clair. M … et V … avaient été surpris par un veilleur de nuit qui, les ayant entendu venir, s’était dissimulé pour les attendre. Seulement, contrairement à ce qu’il croyait, tel est pris qui croyait prendre, le garde se trouvait bel et bien au pouvoir des partisans. Mais le prisonnier se montrait très encombrant et nos hommes pestaient contre son intervention malencontreuse. M … proposa d’enfermer le garde dans la cabane qu’on venait de quitter et de lui imposer le silence en lui faisant entrevoir des sanctions très sévères. V … et R … se rallièrent à cette idée. Le veilleur aurait pu s’échapper et donner l’alerte.
La seconde proposition fut de laisser le prisonnier dehors près de la clôture sous la surveillance de M … Celui-ci se récria. Il tenait absolument à prendre part au sabotage et proclamait que la présence d’un fichu « patrouillard » ne l’en empêcherait pas. Il fallut toute l’autorité de V … pour convaincre le bouillant partisan du sérieux de la situation. Maugréant de toute son âme, M … poussa le garde vers la clôture, cependant que les deux autres saboteurs pénétraient dans l’usine. Le malheureux veilleur n’en menait pas large car il avait la notion de la colère qu’il avait soulevée chez le patriote. Notre ami maîtrisait avec peine sa rage d’être immobilisé à surveiller celui qu’il accablait intérieurement des pires épithètes.
Dès leur entrée dans le hall, V … et R … avaient repéré les trois alternateurs rangés sur une même ligne à trente mètres d’intervalle. Une quatrième masse mécanique prolongeait l’alignement. Les partisans y reconnurent une machine destinée à un charbonnage. Il se proposèrent de s’en occuper également mais de commencer par les appareils prêts pour l’exportation.
Le travail s’effectuait normalement. De temps à autre, un veilleur s’amenait traînant les pieds. Il annonçait bénévolement son arrivée en sifflant naïvement un air désuet. La lueur tremblotante de sa petite lanterne signalait gentiment sa position dès son entrée dans l’atelier. Alors, les saboteurs suspendaient leur travail et s’asseyaient tranquillement derrière un moteur du côté opposé au chemin suivi par le garde. Après ces instants de repos imprévu le travail reprenait de plus belle.
L’ayant rapidement mené à bien, les deux amis se partagèrent le soin de mettre le feu aux mèches : « Toi, par-là, moi, de l’autre côté. On se retrouvera dehors. »
R … se baissait sur le dernier cordon de sa rangée quand il entendit le claquement d’une porte qui se refermait. Croyant que son ami venait de quitter le hall, il sortit à son tour. Dehors, la nuit noire, insondable. Le saboteur toussota. Pas de réponse. V … n’était donc pas sorti. Intrigué, R … retourna en arrière à la recherche de son ami.
Au moment où il fermait le seuil de l’atelier, il aperçut une silhouette bondissant derrière un moteur. Qui ? La chose devenait sérieuse, V … ne donnait pas signe de vie et six kilos de dynamite allaient exploser d’un moment à l’autre. Révolver au poing, R … s’accroupit derrière une caisse. Il lui sembla entendre un appel étouffé, comme un gémissement s’élevant du fond de la salle. N’y tenant plus et modulant sa voix, il se mit à appeler son ami puis il s’avança prudemment … s’arrêta. Un faible bruit annonçait une présence là, tout près mais aussitôt un nom articulé à voix basse renseigna le partisan sur l’identité de son vis-à-vis.
V … était là. Que faisait-il ? Qu’attendait-il ? Les mèches allumées grésillaient régulièrement, inexorablement. Trois minutes s’étaient écoulées, le temps pressait. Mutuellement rassurés, les deux hommes filèrent dare-dare.
Que s’était-il passé Jamais on ne saura pourquoi ni comment la porte s’était refermée. Mais V … ignorant la première sortie de son ami, le vit rentrer sans le reconnaître. Il crut à l’arrivée d’un intrus et se tint sur ses gardes. De son côté, R … n’ayant pas reconnu V … dans l’homme qui se dissimulait derrière un moteur avait envisagé une sérieuse complication. Et c’est ainsi que deux partisans, révolver au poing jouèrent à cache-cache aux A.C.E.C. en frôlant les engins qu’ils venaient d’allumer et qui répandaient déjà une odeur de catastrophe.
M … ne décolérait pas mais au retour de ses amis. L’annonce du travail terminé lui rendit le calme. Toutefois, il déversa un reste de rancune dans la leçon qu’il fit au garde avant de le quitter. Férocement, il le menaça des pires représailles au cas où l’alerte serait donnée prématurément ou si le malheureux divulguait le moindre renseignement sur ses agresseurs. Le pauvre hère devait se souvenir de cet avertissement. Au lendemain de l’attentat, les Allemands eux-mêmes ne purent rien en obtenir qui ne fut banal ou incohérent. Furieux les Nazis mirent sur la sellette quelques membres du personnel des A.CE.C. ; ouvriers, contremaîtres, employés et même la direction. Menaces de sanctions, d’emprisonnement d’otages, d’exécutions, rien n’y fit. Et pour cause ! Nul ne put fournir un indice et nul ne pouvait être accusé de complicité.
A ce temps-là, les Boches n’avaient pas encore atteint le plus haut degré de l’abjection et devant la bonne foi des personnages en cause, ils renoncèrent aux représailles. L’affaire se clôtura donc sans victimes. Seuls en pâtirent les constructeurs nazis établis en Norvège qui attendirent vainement les trois puissants alternateurs culbutés, informes sur un tas de ferrailles, au pays de Charleroi.
