Les nombres dont nous sommes accablés depuis plusieurs semaines sont terribles. Non seulement parce qu’ils illustrent une surmortalité inconnue depuis belle lurette. Mais aussi et surtout parce qu’ils viennent ramener sous la lumière une réalité que plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, avaient occultée : l’être humain est mortel et la façon dont il pense maîtriser son destin, peut-être même s’assurer une immortalité, est factice.
Ils nous interpellent aussi parce qu’ils dévoilent une société qui ne peut exprimer sa réalité que par des chiffres et qui ignore que septante-sept décès pendant une seule journée, ce ne peut être un succès de quoi que ce soit.

Quand on les observe de plus près, ces chiffres de mortalité révèlent aussi une imprécision, un manque de rigueur. En effet, que mesurent-ils vraiment ?
infocoronavirus.be nous parle en effet d’une mortalité dans les MRS (un peu plus de la moitié des décès attribuables en Belgique au covid19) qui agglomère des cas « confirmés » et des cas « possibles ». Sur l’ensemble de la crise, les premiers ne représentent toutefois que 15% environ des décès dans ces structures d’accueil. Le même site précise que, dans les MRS, les tests qui y ont été pratiqués sur des résidents ne se révèlent positifs que dans à peine plus de 10% des cas.
Par contre, toujours selon la même source, les tests pratiqués sur la même catégorie de personnes ces derniers jours donnent des résultats positifs dans près de 90% des cas. On pourrait présumer que c’est la hausse récente du nombre de tests récemment pratiqués qui expliquerait cette opposition. Mais on ne peut néanmoins se retenir, à lire ces observations d’une grande imprécision statistique, qui laisse un sentiment d’effroi en ce qu’elles créent un manque de confiance à l’égard des compétences que pourtant la crise mobilise.
Car une conclusion qui pourrait en être tirée est que, si on ôtait du nombre de décès dans les MRS, ceux qui ne sont pas directement liés au covid19, l’hécatombe humaine serait moins importante.
Celles et ceux qui, comme moi, y ont connu et perdu des parents, savent qu’on y meure beaucoup (dans mon enfance, on les appelait « mouroirs »). Ils n’ignorent plus que ces établissements relèvent souvent de sociétés cotées en bourse, que leurs directions fonctionnent les yeux rivés sur des indicateurs financiers et que ces derniers les incitent à refuser de confier « leurs » patients aux institutions hospitalières (un lit inoccupé fait une chambre qui n’est plus rentabilisée)
Indépendamment de cette réflexion sur le pilotage des MRS (qui pourrait en être accompagnée d’une autre, que je devrais personnellement m’infliger : qu’est donc cette société qui se débarrasse de ses plus fragiles au lieu de leur rendre l’amour qu’ils en ont reçu ?), il faudrait alors se demander pourquoi cette médiatisation du malheur au lieu d’une information-réflexion ?
Me sont revenus à l’esprit à cet égard les travaux de la journaliste canadienne Naomi KLEIN, en particulier « La stratégie du choc » (https://www.actes-sud.fr/catalogue/economie/la-strategie-du-choc). L’auteure y développait la thèse que la logique du capitalisme était désormais d’asséner aux masses populaires des chocs, amplifiés encore par leur médiatisation, qui laissaient celles-ci dans une telle hébétude que tout loisir était offert aux dirigeants pour imposer des mesures de régression sociale.
Ces chocs sont des évènements, moins organisés par des puissances occultes que tolérés par les Etats en raison de leur laxisme à l’égard de groupes qu’ils ont décidé de ne pas contrôler mais plutôt d’en faire des auxiliaires utiles quoiqu’inavouables. Ces chocs, ce furent, dans les plus récentes années, les attaques contre les tours de Manhattan il y a vingt ans, les attentats terroristes des années 2010 par exemple. A l’occasion de chacun de ces orages, ou plutôt dans le sillage des émotions qu’ils laissaient, des législations auront été prises pour diminuer les droits démocratiques et sociaux, en général sous forme de législations d’urgence, bien vite transposées dans le droit de tous les jours. Souvent, précisait Naomi KLEIN, ces nouvelles règles aboutissent à l’approfondissement des inégalités et à la création de nouvelles ségrégations sociales, géographiquement déterminées.
La présente crise sanitaire pourrait bien correspondre à ce schéma.
Son irruption n’a été voulue ni par la Chine, ni par quelque puissance maléfique qui aurait voulu nuire au capitalisme international. Mais celui-ci semble s’en accommoder parfaitement. En témoignent les bourses et leurs hausses à chaque plan d’étape de la gestion de la crise, l’obtention par les grands groupes financiers et économiques des mesures les plus favorables à la reprise de leurs courses au profit. En témoignent ces mesures annoncées et qui ignorent, au risque de nourrir leur colère, les plus faibles. Car comment ressentir, sinon comme une humiliation supplémentaire en ce qu’elle ignore ou méprise leur existence, l’obligation de se confiner à cinq ou six dans des appartements de 100 m2 au maximum ?
Et tant pis si c’est au détriment de la santé des populations ! Et tant pis si ça tue comme le disait déjà avec esprit la chanteuse Anaïs : https://www.dailymotion.com/video/x1zovm9
Ou à celui des droits sociaux.
L’instauration du télétravail par exemple. Celles et ceux qui ont été amenés à l’adopter, de gré ou de force, sans préoccupation de leur disponibilité matérielle et sans égard pour leur situation de famille, l’éprouvent déjà intuitivement. Sont étendues les périodes de travail et les stress qui les accompagnent et inversement reculées les limites apportées par les dispositions relatives à la vie privée et aux conditions de travail.
Demain les luttes sociales seront dures
Alain Berger