Avant de quitter l’école du Trieu des Agneaux en 1978, je souhaite mettre en évidence l’un de mes élèves. Il s’agit de Christian. Certains le reconnaîtront peut-être même si je n’écris pas son nom de famille.

Christian était un gamin costaud mais il a éprouvé de très grosses difficultés dans l’apprentissage de la lecture. En compensation, Christian se proposait pour toute responsabilité à prendre dans la classe. Du temps du poêle au charbon, il considérait comme un suprême honneur d’être chargé de l’alimenter en combustible. Pour les activités sportives il était très fort. Lui et Vincent Lazzara étaient d’ailleurs les représentants de l’école du Trieu des agneaux dans la pratique de la balle pelote.
Pour expliquer ses difficultés pour la lecture, on nous avait dit que très jeune, il avait chuté d’un charroi agricole et qu’il avait subi un important traumatisme. Année après année, mon collègue Bernard François et moi-même, le prenions régulièrement pour lui apprendre à lire. Pour le faire, nous avions recours aux vieilles méthodes d’apprentissage de la lecture. J’avais conservé un vieux livre scolaire apprenant la lecture par la méthode syllabique.
Un jour, il arrivait à mémoriser une syllabe. Le lendemain, il avait oublié. Il était conscient du problème. Il ne montrait pas de mauvaise volonté et il s’en voulait. Les années passèrent. Christian venait d’avoir 14 ans et nous continuions à le prendre séparément de ses condisciples, à tour de rôle. Tout à coup, un beau jour, il retint « la, le, li, lo, lu » et sa mémoire partit lors de sa dernière année à l’école primaire. L’année suivante, il fréquenta un établissement d’enseignement professionnel.
Un beau jour, durant les grandes vacances de l’année suivante, on sonna à la porte de mon domicile. C’était mon Christian qui venait me rendre visite. Il avait en main des cahiers. Installé à mes côtés sur un divan, il les ouvrit et me montra le travail réalisé à l’école. Christian, écrivait de façon phonétique et il me montra par la lecture qu’il pouvait relire les notes qu’il avait écrites sous la dictée de son enseignant.
Je n’ai jamais vu un jeune aussi fier de sa réussite. Christian est décédé depuis de nombreuses années déjà. Il nous a bien remerciés du courage dont il avait fait preuve pour arriver à vaincre son handicap.
Robert Tangre