Depuis 1886, les syndicats, les anarchistes et la police se sont déchirés autour de visions opposées de la façon dont la tragédie de Haymarket devait être commémorée. Les syndicats et les historien·nes du mouvement syndical considèrent pour la plupart que Haymarket relèvent de l’histoire du combat en faveur de la journée de 8 heures, et ont pris leurs distances avec les principes radicaux des anarchistes, et donc avec les martyrs de la fin du XIXe siècle. Spies, Parsons et les autres appelaient en effet à une société collectiviste qui remplacerait le capitalisme et la propriété privée ; ils voyaient le gouvernement américain comme une entité hostile qui perpétue une société fondée sur l’inégalité et le système de classes. La revendication d’une restructuration radicale de la société va à l’encontre des objectifs des syndicats d’aujourd’hui, lesquels réclament en général des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, et des mesures favorisant les travailleur·ses syndiqué·es.

Le mouvement ouvrier a longtemps défendu l’idée qu’un monument officiel devait exister à Haymarket, pour représenter l’histoire et les préoccupations des travailleur·ses de différentes professions et tendances politiques. Beaucoup d’anarchistes affirment quant à eux que les martyrs qui ont perdu la vie pour leurs convictions haïraient tout type de monument officiel, validé par le gouvernement.
Dans une perspective bien différente, la police insiste sur le fait qu’on ne devrait se souvenir de Haymarket qu’au titre d’un événement au cours duquel un mouvement social, mené par des anarchistes, a conduit à l’assassinat d’agents de la paix. Selon eux, si un monument devait exister, il devrait honorer leurs collègues qui ont perdu la vie. Or pendant plus de 100 ans, c’est le point de vue de la police qui a prévalu à Chicago. La place de Haymarket a été soit ornée d’un monument à la police, soit complètement nue, dépourvue d’indice sur ce qui s’y était déroulé. Il a même été interdit aux syndicats et aux anarchistes d’installer un monument correspondant à leur vision de l’émeute de Haymarket, où que ce soit dans le périmètre de la ville.
Les anarchistes ont répondu à cette interdiction en érigeant dès 1893 un monument dans la banlieue proche de Forest Park, au cimetière de la ville de Waldheim, où reposent les martyrs exécutés. La Pioneer Aid and Support Association, un groupe anarchiste qui soutient les veuves et les enfants des prisonniers et condamnés du procès de Haymarket, organise alors une collecte de fonds pour la construction de ce monument. Albert Weiner est désigné pour sculpter le Monument à Haymarket, et il crée une allégorie de la Justice déposant une couronne de laurier sur la tête d’un travailleur agonisant. La figure féminine de la Justice (parfois aussi interprétée comme représentant la Liberté, l’Anarchie ou la Révolution) regarde intensément au loin et est mise en scène comme une protectrice de la classe des travailleurs.
Ce monument puissant devient rapidement un point de ralliement pour les cérémonies organisées par les travailleurs·ses et les mouvements radicaux, dès son inauguration, le 25 juin 1893. La date coïncide avec l’exposition universelle de Chicago, ce qui donne l’occasion à des milliers de visiteurs et visiteuses de se rendre à la cérémonie au cours de laquelle le monument est finalement dévoilé. L’historien James Green explique ainsi l’importance de ce moment, autant que l’effort de la municipalité pour neutraliser son effet :
« Les familles des martyrs et leurs soutiens ritualisèrent le geste du souvenir, immédiatement après un enterrement que de nombreux témoins n’oublièrent jamais. Après une longue bataille avec les officiels de la ville qui interdirent les drapeaux rouges et proscrivirent les chansons révolutionnaires, les anarchistes conduisirent une grande marche silencieuse à travers les quartiers ouvriers, tout le long du trajet jusqu’au cimetière de Waldheim … »
Plus de 3 000 personnes défilent ce jour-là et 8 000 se rendent au cimetière pour l’inauguration. Sur le piédestal du monument sont gravés les derniers mots prononcés par Albert Parsons avant d’être pendu : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »
Le jour qui suit la cérémonie, le gouverneur John Peter Altgeld gracie les trois hommes encore en prison. Il sait que cet acte va mettre fin à sa carrière politique, mais restant fidèle à ses convictions, il affirme que le procès a bel et bien été une parodie de justice. La grâce qu’il accorde sera par la suite inscrite à l’arrière du monument. Cette amnistie lui a valu d’être écarté des lieux de pouvoirs d’un côté, et encensé par les syndicats de l’autre, qui ont tenté en vain de lui faire construire un monument à Haymarket : la ville refuse, comme elle l’a déjà fait pour le monument aux martyrs.
Par la suite, le Monument à Haymarket du cimetière de Waldheim est demeuré un symbole de résistance pour le mouvement ouvrier. Les commémorations du 1er mai et les cérémonies du souvenir des 4 mai et 11 novembre sont dès lors souvent célébrées autour du monument. De nombreuses figures du mouvement ouvrier et révolutionnaire états-unien y reposent, dont Emma Goldman, Lucy Parsons, Elizabeth Gurley Flynn, Joe Hill, Big Bill Haywood, et bien d’autres encore, qui y ont été enterré·es, ou y ont vu leurs cendres dispersées.
Le Monument à la police, sculpté par Johannes Gelert, a été inauguré en 1889, trois ans avant le Monument à Haymarket. On va y célébrer des commémorations annuelles, et il est très aimé de ceux qu’il représente le mieux : les policiers. Le quotidien local Chicago Tribune et le Union League Club de Chicago 7 ont organisé la levée de fonds pour le monument, qui devait être placé au centre de Haymarket Square – dans un quartier ouvrier de la ville, où se trouvaient les marchés paysans et les locaux de nombreux syndicats.
L’emplacement du Monument à la police, dans cette version de 1889, représente un policier le bras levé, faisant signe de s’arrêter. Un message explicite au peuple de Chicago : s’il se rebellait et faisait grève, il en paierait les conséquences. Sans surprise, le Monument à la police reçoit un accueil plutôt froid de la part des travailleur·ses, qui constituent la majorité des habitant·es de Chicago. Après que le monument a été renversé pour la première fois en 1927, il est déplacé loin des voies de tramway, afin que les chauffeurs rebelles ne puissent plus le détruire si facilement. On le met sur Jackson Boulevard, où, ironiquement, il fait alors face à la statue du maire Carter Harrison, qui témoigne contre la corruption dans la police . Les deux hommes se toisent, engagés dans un dialogue silencieux.

En 1956, le Monument à la police est transféré une nouvelle fois et revient dans la zone de Haymarket, à 60 mètres à l’ouest de sa position initiale. La police de Chicago avait milité pour son retour, mais au début des années 1950, une nouvelle figure urbaine – la construction de la voie rapide Kennedy Expressway – a lacéré le quartier, défigurant le site originel des émeutes. Placé au milieu des tours, le monument est donc cette fois-ci posé sur un piédestal dominant la route, du côté nord de Randolph Street, à un pâté de maison à l’ouest de Desplaines. Le 5 mai 1965, le conseil municipal consacre l’édification de ce monument comme un « repère historique majeur », mais il sera contredit par la nouvelle salve d’attaques qui s’apprête à tomber sur la statue.
En effet, le Monument à la police devient bientôt une cible pour le mouvement contestataire des années 1960. Le 6 octobre 1969, les Weathermen , un groupe dissident des SDS (Students for a Democratic Society), calent de la dynamite entre les jambes de la statue et la font sauter, envoyant ses jambes voler sur la route en contrebas. Alors que les Weathermen n’ont pas encore revendiqué l’explosion, le sergent Richard Barrett, président de l’association des sergents de police de Chicago, accuse les SDS. Dans un communiqué (qui a été plus tard désavoué par son supérieur hiérarchique), le sergent Barrett affirme :
« L’explosion du seul monument dédié à la police aux États-Unis, perpétré par des anarchistes […] est une déclaration de guerre évidente entre la police et les SDS et autres groupes anarchistes. Nous constatons qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort : tuer et se faire tuer, quoi qu’en disent Jay Millers, Daniel Walkers , et consorts, ou les prétendues lois sur les droits civils3.]. »
Dans ce contexte de tension grandissante, le maire Richard J. Daley ordonne que le monument soit reconstruit, demandant aux donateurs privés de participer aux frais, et reçoit des fonds de la part de beaucoup d’entre eux, dont l’International Brotherhood of Teamsters et plusieurs autres syndicats. Le 4 mai 1970, la statue est inaugurée encore une fois, le jour anniversaire de l’émeute de Haymarket. Pendant la cérémonie, Daley dit à la foule :
« Voici la seule statue au monde représentant un policier. Le policier n’est pas parfait, mais c’est un individu, aussi bon que n’importe quel autre citoyen. Il faut dire à la jeune génération que tout policier est leur ami, et à ceux et celles qui veulent rendre justice eux-mêmes que ce ne sera pas toléré. »
Les Weathermen restent indifférents à la menace de Daley : le 6 octobre 1970, exactement un an après la première démolition du monument, ils le font sauter une nouvelle fois. Ce coup-ci, la presse reçoit un appel d’un des membres du groupe clandestin, affirmant : « Nous avons détruit la statue de Haymarket Square pour la deuxième année consécutive en l’honneur de nos frères et sœurs emprisonné·es dans l’État de New York… », faisant référence aux luttes qui allaient bientôt se transformer en émeute dans la prison d’Attica.
Jetant de l’huile sur le feu, Daley décide alors la mise en place d’une protection policière de la statue jour et nuit, pour un coût annuel de 67 440 dollars. Les médias tournent en dérision cette garde rapprochée du monument, au motif que la police a bien d’autres chats à fouetter. La situation aux limites de l’ubuesque fait naître toute une série de propositions alternatives, créatives et comiques, afin de protéger le monument assiégé de tout dommage futur, comme la mettre sous cloche sous un dôme de plexiglas, ou mouler plusieurs statues de policier en fibre de verre pour pouvoir facilement les remplacer.
Réalisant que le Monument à la police continuera à être attaqué aussi longtemps qu’il restera sur Haymarket Square, la ville le déménage finalement en février 1972 dans le hall du commissariat central, sur Eleventh and State Street. En 1976, il est – à nouveau ! – transféré dans la cour de l’Académie de police au 1300 West Jackson, hors de la vue du public, une carte de visiteur étant exigée pour l’admirer. L’énorme base de béton qui avait servi de piédestal au monument restera sur Randolph Street pendant deux décennies, comme un rappel visuel du degré de conflictualité qui a su entourer cet espace d’hier jusqu’à aujourd’hui.
Par Nicolas Lampert. A suivre.