Le premier des 1 er mai sanglant de Haymarket.

Le 1er mai 1886, lors de la journée internationale pour la réduction de la journée de travail à 8 heures, des centaines de milliers d’ouvrier·es lancent une grève d’ampleur à travers le pays. Deux jours après, alors que le mouvement se poursuit, une bombe explose sur la place de Haymarket à Chicago en plein affrontement entre les manifestant·es et la police venue les réprimer. Un policier est tué par le souffle, sept autres dans la bataille rangée qui s’en suit. Quatre anarchistes sont alors pendus. Si la lutte pour la journée de 8 heures finit par être victorieuse, la mémoire des événements n’est toujours pas acquise. En témoigne la bataille qui a commencé alors et qui se poursuit aujourd’hui pour décider quelle statue doit être érigée sur la place de Haymarket. Plusieurs fois démantelée et réinstallée, la figure d’un policier fier de sa matraque n’est plus de mise depuis les années 1970, mais c’est aujourd’hui la bureaucratie et le monde de l’art qui tentent de réduire à néant le souvenir des luttes de classe et l’histoire anarchiste.

Ce texte est extrait de A People’s Art History of the United States: 250 Years of Activist Art and Artists Working in Social Justice Movements, par Nicolas Lampert. Copyright © 2013. Republié avec l’aimable permission de The New Press. <thenewpress.com>

Traduit par Judith Chouraqui

S’écartant de son itinéraire habituel, le chauffeur, nommé « O’Neil » selon les sources, sort de sa file et conduit le tramway sur le piédestal du monument, précipitant la statue du policier à terre. Il explique son geste par une raison simple : il n’en pouvait plus de voir ce flic, bras levé . En 1927, le souvenir de Haymarket est encore vif pour le grand public états-unien, même si, les décennies passant, il commence à s’estomper. Une amnésie en partie due à l’absence de toute représentation visuelle. Pendant plus d’un siècle, la ville de Chicago a empêché les anarchistes et les mouvements ouvriers de commémorer l’émeute de Haymarket selon leur point de vue et dans l’enceinte de la ville.

Les événements de 1886 à Haymarket prennent racine dans le mouvement international en faveur de la journée de travail de 8 heures. Le 1er mai de cette année, Chicago est l’une des nombreuses villes à participer à une grève nationale, revendiquant la journée de 8 heures. Plus de 80 000 personnes se joignent au cortège le long de Michigan Avenue, dans une manifestation massive. En même temps, des grèves ont lieu un peu partout dans la ville. À l’usine McCormick , dans les quartiers Sud de la ville, une altercation survenue entre grévistes et briseurs de grève a mis le feu aux poudres. 1 400 travailleurs sont en grève depuis la mi-février, et les rancoeurs sont fortes à l’égard des jaunes qui ont franchi le piquet de grève. Le 3 mai, les forces de l’ordre sont appelées en renfort. 200 policiers ouvrent le feu sur les grévistes, tuant quatre personnes et faisant de nombreux blessés. August Spies, un des militants anarchistes les plus actifs de l’époque, s’exprime alors devant les grévistes d’une autre usine, en face de celle où le massacre a lieu. Révolté, il court chez l’imprimeur du journal pour lequel il travaille et fait tirer en hâte un tract enflammé, intitulé « Vengeance ! Aux armes, ouvriers !!! » Un deuxième tract appelle à un rassemblement dès le lendemain (le 4 mai) sur Haymarket Square.

Le 4 mai au même endroit, Spies prend la parole devant une foule de 3 000 personnes, tout comme Albert Parsons, l’éditeur du plus grand journal anarchiste du pays : The Alarm: A Socialist Weekely 3. Chicago est alors l’épicentre du mouvement anarchiste aux États-Unis, très organisé et progressiste. Ses leaders les plus influents s’expriment devant des rassemblements massifs d’ouvrier·es et militent en faveur des pauvres, des sans emploi ou des immigrant·es vivant dans la ville. Sur Haymarket Square, Spies, Parsons et d’autres dénoncent les violences policières de la veille. Le maire Carter Harrison se rend alors au rassemblement et confirme devant la police que l’ordre y règne, avant de rentrer chez lui pour la nuit. À 22 h, les deux tiers de la foule ont quitté la place et la pluie se met à tomber

L’événement aurait pu se clore sans incident, si les forces de l’ordre ne s’étaient pas lancées dans une démonstration de force. 180 policiers entreprennent de marcher sur la foule assemblée, exigeant qu’elle se disperse. Quelqu’un, dont l’identité reste jusqu’à aujourd’hui inconnue, jette alors une bombe parmi l’escadron de policiers en train de charger. Est-elle lancée par un·e ouvrier·e pour venger les meurtres policiers de la veille ? Est-elle jetée par un agent provocateur prêt à utiliser la violence et mettre un coup d’arrêt aux progrès du mouvement ouvrier ? Plus de 125 ans plus tard, aucune certitude 4. Une chose est sûre : dans le chaos qui succède à l’explosion, la police tire à vue dans la foule, tuant de nombreuses personnes, y compris dans ses propres rangs. Au moins huit agents meurent au cours de l’explosion et à la suite de leurs coups de feu. Plus de 200 civil·es sont blessé·es et le nombre de tué·es n’est alors pas établi.

Les séquelles de l’explosion sont profondes. La police s’empare de l’événement pour justifier l’attaque sur les syndicalistes : fermant les journaux ouvriers et arrêtant des centaines d’individus, écrasant en grande partie le mouvement anarchiste de Chicago. Au final, huit anarchistes (pour la plupart des immigrés allemands) sont poursuivis, dont certains pourtant absents le soir de la manifestation. Le 11 novembre 1887, les accusés sont jugés coupables ; c’est ce jour qu’on appela le « Black Friday », le vendredi noir. August Spies, Albert Parsons, et deux autres – Adolph Fischer et George Engel – sont condamnés à mort après un procès grossièrement injuste. Un autre homme ayant également écopé de la perpétuité se suicide en prison 5, et trois autres – Michael Schwab, Samuel Fielden et Oscar Neebe – sont envoyés en prison.

4 mai 1927, Chicago. Le chauffeur de tramway s’élance sur Randolph Street. Comme tous les jours, il passe devant le Monument à la police, statue inquiétante d’un policier, commémorant, du point de vue de la police, le massacre qui eut lieu à Haymarket en 1886. Le monument, qui se tenait autrefois sur la place de Haymarket à l’emplacement original de l’émeute, a été déplacé ici à Union Park, entre Randolph Street et Ogden Street, en raison de l’engorgement du trafic routier. Son déménagement n’a pas pour autant apaisé le mécontentement d’une grande partie des habitant·es, dont la mémoire ouvrière demeure heurtée par cette statue.

Par Nicolas Lampert – A suivre

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