Qui est Viktor Orbán, Premier ministre hongrois et champion de la “démocratie illibérale” ? (1)

Figure du populisme, initiateur d’un modèle de “démocratie illibérale” remettant en cause l’état de droit dans son pays, Viktor Orbán est Premier ministre de la Hongrie depuis 2010. Portrait de ce personnage incontournable du paysage politique européen, largement réélu pour un quatrième mandat successif en avril 2022.

Comment Viktor Orbán a-t-il évolué du jeune libéral de centre droit qu’il était au tournant des années 1990 à la figure de proue de la droite radicale européenne qu’il est devenu ?

Le dictateur arrive”, souffle Jean-Claude Juncker à Laimdota Straujuma, alors Première ministre de Lettonie, qui lui répond d’un rire gêné. Nous sommes en mai 2015 et Riga accueille un sommet européen où arrive Viktor Orbán. Le président de la Commission européenne d’alors, en roue libre, persiste et signe au moment de saluer le Premier ministre de Hongrie. “Bonjour dictateur”, lui lance-t-il. Imperturbable, Viktor Orbán lui rétorque un “bonjour grand-duc”, en référence au Grand-Duché de Luxembourg d’où est originaire M. Juncker. Ce dernier éclate de rire et assène au dirigeant hongrois une franche claque au visage, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’un geste affectueux ou agressif.

La scène est cocasse et a fait le tour des médias européens. Elle est représentative des facéties de Jean-Claude Juncker. Mais elle symbolise surtout l’ambiguïté, voire le malaise, des Européens face à ce dirigeant en poste depuis 2010, longtemps arrimé au Parti populaire européen (qui regroupe la majeure partie des conservateurs européens), qui rivalise avec la Pologne en matière d’atteintes à l’état de droit et fait partie des figures de proue du populisme.

Démocratie illibérale

Réforme de la Cour constitutionnelle, attaques contre la liberté et la pluralité de la presse, affaiblissement de l’indépendance de la justice… Viktor Orbán s’emploie depuis des années à limiter l’exercice de la démocratie dans son pays. Ce dernier conteste logiquement cette idée, estimant au contraire mettre en œuvre un autre modèle. A l’instar du parti Droit et justice (PiS) de Jarosław Kaczyński en Pologne, M. Orbán se réclame ainsi du concept de “démocratie illibérale”, qui permet selon lui de dissocier le libéralisme politique, qu’il rejette, de la démocratie.

Une dissociation jugée impossible par une grande partie des intellectuels. La Hongrie s’apparente en effet à une “dictature électorale”, estimait en 2018 Luuk van Middelaar, philosophe et professeur de droit européen. Les électeurs, qui n’ont plus de liberté de la presse ou de liberté d’association, “sont encore là pour la façade”, mais l’exécutif “n’autorise plus de contre-pouvoirs”. Le populisme est “un style de gouvernement”, abondait en ce sens Jean-Yves Camus, politologue spécialiste des extrêmes droites. Les populistes “veulent aller au-delà de la démocratie représentative pour aller vers la démocratie directe” et pour “aboutir à une dictature des passions”, précisait-il.

Solidement implanté à son poste, charpenté sur le plan idéologique et convaincu que l’Europe pourrait, demain, “cesser d’être le continent des Européens”, Viktor Orbán a cherché, lors de la campagne pour les élections européennes de mai 2019, à prendre la direction d’un mouvement européen (ultra)conservateur, chrétien et anti-immigration. Ce dernier serait allé de son camp, le Parti populaire européen (PPE), jusqu’aux droites radicales et souvent antieuropéennes comme celles de la Ligue de Matteo Salvini en Italie ou le FPÖ autrichien. Les grandes divergences de vues des uns et des autres en matière d’immigration ou plus généralement de construction européenne ont toutefois constitué des obstacles majeurs à surmonter pour le

Premier ministre hongrois. Ce dernier refusait par exemple la répartition des migrants que souhaitait M. Salvini.

Plus que de bâtir un programme commun, l’objectif principal semblait donc plutôt de faire émerger des élections européennes 2019 un puissant pôle illibéral et ainsi de jeter les bases d’une “contre-révolution.

 Le dirigeant hongrois n’a pourtant pas toujours été sur cette ligne. Son histoire est aujourd’hui assez connue : bulldozer politique, son ascension au moment de la chute du communisme a été fulgurante. Son baptême du feu intervient dès l’âge de 26 ans, le 16 juin 1989, sur la place des Héros de Budapest.

Comme le relatait en 2018 dans un article pour l’Institut Montaigne Jacques Rupnik, expert des pays d’Europe centrale et orientale, Viktor Orbán est encore tout jeune en 1989 lorsqu’il sort d’Oxford où il a pu aller étudier grâce à une bourse de la fondation du financier George Soros, devenu aujourd’hui son ennemi intime. Il est alors inconnu des 250 000 Hongrois présents pour célébrer le “deuxième enterrement” d’Imre Nagy, héros de la révolution de 1956. Sans se débiner, c’est lui qui marque les esprits, en appelant à l’organisation d’élections libres et à la fin de l’oppression soviétique, alors que le mur de Berlin n’est pas encore tombé. “C’est ainsi en briseur de tabous que Viktor Orbán fit son entrée sur une scène politique en gestation, une marque de fabrique qu’il affectionne aujourd’hui encore à l’intérieur comme au plan européen”, d’après Jacques Rupnik.

Député à 27 ans, puis Premier ministre à 35 ans en 1998, rien n’arrête Viktor Orbán. Déjà attaché aux valeurs chrétiennes et conservatrices, le cofondateur et chef du Fidesz, son parti de toujours, s’oriente dans un premier temps vers le libéralisme et se positionne au centre droit. Mais il se tient éloigné de l’intelligentsia culturelle de Budapest, où il se sent méprisé, lui qui vient d’un milieu rural. “On devine que la radicalité de la posture l’emportait sur le libéralisme affiché”, analysait encore Jacques Rupnik. “On sent que l’image est surfaite et que quelque chose sonne faux” .

Progressivement, Viktor Orbán et le Fidesz se rapprochent des partis conservateurs européens. Le jeune dirigeant est finalement recruté au sein du Parti populaire européen (PPE) par Helmut Kohl. En politique européenne, le chancelier allemand de la chute du Mur fera même office de mentor pour Viktor Orbán. Outre les valeurs chrétiennes, les deux hommes partagent “un fort esprit de pouvoir”, expliquait Luuk van Middelaar. “On n’a pas réunifié l’Europe pour que les socialistes prennent le pouvoir”, disait ainsi Helmut Kohl. Jusqu’à la mort de l’ancien chancelier en 2017, le Premier ministre hongrois est resté un visiteur régulier. Tous deux se retrouvaient dans la critique de la politique d’ouverture des frontières aux réfugiés défendue par Angela Merkel au plus fort de la crise migratoire.

A suivre

Jules Lastennet, mis à jour par Boran Tobelem
ExtraIt du site « touteleurope.eu »

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