Le succès de la cellule communiste des ACEC de Charleroi (1947-1970)

Au début du siècle, ACEC, avec ses 10 000 travailleurs a été le fleuron de l’industrie belge et un modèle d’organisations syndicales. Extrait de l’Humanité.

Charleroi est le cas d’école. La différence majeure entre les sites des ACEC tient d’abord à l’inégalité de taille. Marcinelle a toujours été bien plus grand, embauchant 10 000 travailleurs dans sa meilleure phase (1950-1970), avec un seuil de 5 000 agents (1920-1986), alors que les autres usines ont fonctionné le plus souvent avec un effectif de 1 000 à 1 500 salariés. Ce n’est pas une donnée négligeable, car il est plus aisé pour des militants de s’organiser dans de grandes concentrations ouvrières que dans de petites unités de production dispersées. La cohésion et la sociabilité des employés des ACEC ont fourni un terreau fertile à la structuration partisane.

Les premières traces d’activisme communiste aux ACEC-Charleroi remontent à 1930-1932, avec les vaines tentatives d’ancrage de Georges Glineur et Raoul Baligand, sans néanmoins connaître de véritable organisation avant 1947, malgré une grève héroïque en 1943 contre le service du travail obligatoire en Allemagne. Jaillissant avec une cinquantaine de militants dont une dizaine seront élus parmi la soixantaine de délégués syndicaux (le reste étant socialistes ou sans-parti), la première génération de communistes locaux se caractérise par un travail très collectif. Cette équipe repose sur des personnalités bien distinctes. Auguste Wéry, le responsable, apparaît non pas un chef incontesté mais comme le « premier parmi les pairs » de sa cellule. Cet ouvrier en machines-outils dirige le groupe, mais sans être au-dessus de la mêlée comme le sera Dussart.

C’est une période laborieuse où la cellule déploie beaucoup d’énergie pour s’établir solidement, en lien continu avec la fédération communiste de Charleroi. Les militants recrutent jusqu’à 24 délégués syndicaux et secouent les assemblées syndicales avec des interventions finement préparées, pour convaincre les ouvriers d’adopter d’ambitieux mots d’ordre sociopolitiques, qui concernent aussi bien les salaires et les pensions que les menaces de guerre mondiale. Les communistes sont alors très réactifs à l’actualité internationale brûlante de la Guerre froide. Ils tiennent un café près de l’usine et organisent des activités pour dédiaboliser le bloc de l’Est. Ils poussent aussi la FGTB des ACEC à tendre une main fraternelle aux syndicalistes chrétiens (CSC) en vue d’un front commun, ce qui est très rare à l’époque.

Mais, malgré leur conception pluraliste du syndicalisme, leur double allégeance, envers le FGTB et le PCB, leur pose de gros problèmes. Ce tiraillement entre la hiérarchie syndicale social-démocrate et l’autorité de parti est déjà évident quand Wéry parvient à la présidence de la délégation syndicale en 1950. Cette tension explose en 1954 lors d’une grève très dure. La délégation ouvrière se dispute tellement avec l’appareil de la FGTB que la cellule communiste finit par se substituer au syndicat. L’impasse de cette situation se solde par l’échec de la grève et par un affaiblissement général. Peu après, l’assouplissement de la politique syndicale du PCB et l’exclusion du superviseur de leur cellule leur permettent de s’affranchir de cette tutelle, trop souvent contraignante. Leur action durant les luttes syndicales va dorénavant se recentrer sur la politisation des revendications, c’est-à-dire la formulation de réponses de fond, au-delà du cadre de l’usine, qui les resituent dans la marche vers une société socialiste, et sur la mobilisation de la classe travailleuse dans son ensemble autour de grands combats sociopolitiques. Le PCB joue enfin un rôle formateur sur l’éducation politique de nombreux syndicalistes. Le retrait de Wéry, malade, offre alors à Dussart un boulevard à la direction locale de la FGTB comme de la cellule.

Robert Dussart devant une assemblée de travailleurs des ACEC le 20 avril 1974 . Image de la collection privée de Josiane Vrand

Dussart se détache vraiment en 1961 comme le chef de la cellule ainsi que de la délégation, sous l’effet autant de son rôle pivot dans l’avènement et l’animation de la grève-mère11 que du procès contre son licenciement abusif. La police l’a incriminé de vandalisme six mois après la grève et les ACEC l’ont mis à la porte pour cette raison. Mais les ouvriers se sont mobilisés et Dussart a réussi à prouver son innocence. L’échec de cette vengeance patronale a clairement donné un coup d’accélérateur à la propulsion de son autorité morale, comme à la massification de la cellule (jusqu’à 242 membres en 1965), même si l’embellie est globale pour les communistes (350 affiliés aux cellules de Cockerill et de la FN-Herstal en 1963). La personnalité de Dussart entre toutefois clairement en jeu dans la popularisation du PCB aux ACEC. La deuxième génération de militants se constitue autour de lui, comme les musiciens auprès d’un chef d’orchestre, et c’est sous sa direction que la cellule connaît un succès inédit au cours des sixties.

La cellule conçoit des plans détaillés de recrutement et, pour ce faire, joue sur tous les tableaux. L’usage de la presse est central. Le PCB diffuse une large gamme de journaux, du Drapeau rouge, l’organe central, à L’Étincelle, le périodique régional, jusqu’à des revues thématiques (littéraire, par exemple), ainsi que des feuilles d’usine. Aux ACEC-Charleroi, Dynamo, né en 1943, est diffusé sous la forme d’un tract A4 irrégulier jusqu’à 1956, où il devient un mensuel de deux pages A3, vendu tous les vendredis à la porte de l’usine à 5 500 exemplaires. C’est le moyen d’expression de la cellule, avec un éditorial de Dussart, des nouvelles d’usine, du pays et du monde, qui permet d’inviter les ouvriers à ses activités locales ou d’offrir un don à son « fonds de combat ».

La cellule multiplie ses sous-groupes par département de l’usine et par affinité (amicale d’ouvrières ou de jeunes). Mais elle croît surtout grâce à l’implication de ses militants au sein d’organisations de masse, en dehors des structures syndicales classiques que le PCB continue à aiguillonner. La ligue pacifiste (UBDP12) parvient à mobiliser, dans le contexte du réchauffement de la Guerre froide, des pans entiers du personnel, en particulier des femmes, notamment contre la guerre au Vietnam. Les communistes s’investissent nettement dans le mouvement régionaliste (MPW13), considéré alors comme l’extension unitaire de la grève 60-61 et une dissidence du PSB14, pour lui donner un ton très anticapitaliste. Dussart marque aussi beaucoup de points chez les sociaux-chrétiens en écrivant souvent dans Le Travailleur, un journal de prêtres-ouvriers ouverts d’esprit.

Si les ACEC éternuaient, c’est tout le Pays Noir qui prenait froid, avait-on coutume de dire dans la région.

L’implantation communiste repose, non pas sur une dispersion équilibrée dans tous les ateliers, mais sur des points de fixation solides dans quelques gros départements. La câblerie se distingue dès 1947 comme bastion rouge des ACEC, avec le rôle catalyseur de Marcel Labaere, continué par Armand Descamps jusqu’à la fin des seventies. Ensuite, l’usinage mécanique surprend pour avoir été le berceau des trois principaux délégués syndicaux communistes : Wéry, Dussart et Louis Mengoni. Arrivé aux ACEC en 1970, cet ouvrier-ci n’était pas au PCB, mais au PTB, et a entretenu de bonnes relations avec Dussart jusqu’à sa retraite (1986), après quoi il se signalera comme le meneur du courant syndical pugnace dans le combat contre la dislocation des ACEC.

A suivre

Adrian Thomas

Extrait de la revue Lava

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