Laissons les partisans liégeois acharnés à poursuivre leurs missions de sabotages et rentrons à Bruxelles avec Baligand. Conscient d’avoir mené à bien sa tâche dans la cité mosane, notre ami débarqua le 9 juillet en gare du Nord. Il prit place aussitôt dans un tramway empruntant le boulevard Adolphe Max. Confortablement installé sur la première banquette à gauche de l’entrée, il entreprit de terminer la lecture d’un petit livre acheté à Liège. Ni les bruits de la ville, ni la foule affairée se heurtant dans un va-et-vient rapide ni même quelques boches traînant leurs lourdes bottes ne distrayaient le voyageur.

Mais à peine le tram eut-il quitté la place Rogier que Baligand ressentit comme un frisson, un malaise inexplicable, l’impression d’une présence indésirable, dangereuse. Il ferma le livre car il venait de réaliser qu’il n’y trouverait plus aucun charme. Et soudain, il vit deux hommes surgir de la foule et bondir sur la plate-forme du tram en marche. Le premier de ces hommes était Pâquet. Pâquet, le traître, le fratricide. Avait-il reconnu son ancien chef ?
Baligand frémit. Deux criminels, deux vendus au service de l’Allemagne étaient là, derrière lui, sur la plate-forme. Une glace mince et fragile le séparait des deux voyous. Il sentait le regard froid et sournois fixé sur ses épaules, sur sa nuque. Et pourtant, il ne commit pas l’imprudence de tourner la tête mais sans en avoir l’air, il se tenait sur ses gardes. Une tragédie se préparait. Qui s’en doutait parmi ces voyageurs béats ou somnolents ?
Pâquet tendit la main… ouvrit la portière. Au crissement métallique, Baligand se leva vivement et se tourna comme pour gagner la plate-forme. Pâquet obstruait l’encadrement de la porte, son complice était derrière lui. Surpris par la rapidité du mouvement, le traître esquissa le geste de lever les bras. Il avait lu dans les yeux du partisan une froide résolution. Et puis cette main enfouie dans une poche, une main crispée sur un révolver, prête à faire feu au travers de l’étoffe. Cela, Pâquet le savait, il connaissait de longue date les habitudes de son ancien chef.
Le lâche pâlit affreusement mais il n’osa pas risquer le moindre geste, le moindre appel. Il se sentait bien près de la mort. Cherchant maladroitement une échappatoire, il pleurnicha : « Qu’as-tu fait, Maurice Tu m’accuses d’avoir dénoncé les camarades et maintenant me voici traqué par les partisans et recherché par la Gestapo. »
Baligand profita de l’occasion pour se tirer d’affaire, lui aussi. La situation n’était guère brillante, quoique momentanément à l’avantage de notre ami.
Le tram roulait. Les voyageurs ahuris ne quittaient pas des yeux les deux hommes dressés face à face. Beaucoup regrettaient d’être les témoins involontaires de cette explication où il était question, à haute voix de mort, de trahison, de Gestapo et de partisans. Scène à peine croyable, en plein jour, au cœur de Bruxelles, place De Brouckère.
Le complice de Pâquet descendit. Pourquoi ? N’avait-il pas encore le toupet consommé des traîtres ? Sans doute n’était-il pas encore parvenu au comble de l’abjection et on peut supposer qu’un reste de pudeur l’incita à s’éclipser.
Le tram se remit en marche. La situation devenait intolérable. Deux hommes collés l’un contre l’autre, le premier tâtant la gâchette de son pistolet, le second n’osant pas réagir. Rusant à son tour, Baligand proposa au bandit : « Je n’aime pas discuter en public et je t’assure que je ne considère pas comme un traître. Je descends place de la Bourse. Je t’offre un verre au premier café et nous causerons à notre aise. Viens »
Il avait repris un ton amical mais dans la poche de son pantalon, sa main dessinait toujours une rondeur menaçante. Pâquet s’en rendit compte et déclina l’offre. Frôlant son ennemi et dissimulant son dépit, Baligand descendit, donc seul, place de la Bourse. Il s’éloigna en maintenant un regard oblique sur le tram qui reprenait sa course. Mais Pâquet était resté bien sagement sur la plate-forme où sa carrière avait failli trouver un singulier dénouement
A suivre