L’armée belge des partisans armés (suite XXVIII)

Le Partisan sourit… Les Allemands écartèrent la femme qui attendit dehors le départ de l’auto. Se plantant résolument en pleine rue, dans les rayons des phares, et s’efforçant de sourire, elle adressa un dernier signe d’encouragement à son époux qu’elle ne voyait pas mais qui, lui, la voyait certainement…

À neuf heures du matin les agents de la Gestapo revinrent chez B… Ils furent brefs.
-Votre mari a tout avoué.
-Il possède des armes : où sont-elles ?
-S’il vous a dit ça, il a dû vous dire où il les a cachés : moi, je n’en sais rien.
-Vous saviez tout de même qu’il avait de la dynamite.
-Parce qu’il me l’a dit ; vous l’avez entendu vous-mêmes.

Cette réponse désarçonna les Boches. Ils s’en prirent alors aux enfants.
-Que fait votre papa ?
-Il travaille, Monsieur.
-Et après, quand il est revenu de son travail ?
-Il se couche sur la chaise longue.
-N’a-t-il pas un pistolet ?
-Qu’est-ce que c’est ça, un pistolet ?

Le Boche se mordait les lèvres. Imaginai-t-on pareille abjection ? Essayer d’obtenir d’une enfant innocente le témoignage qui entraînerait la peine de mort pour son père !… Mœurs abominables !

Dans l’après-midi du même jour, Pâquet (alias Louis) vint sournoisement demander à Germaine de lui remettre les armes. Mais la brave femme, qui n’avait jamais porté son estime sur ce faux Partisan, lui déclara carrément qu’elle n’avait pas d’armes chez elle. En vérité, un autre Partisan en avait déjà pris possession. Germaine fut bien inspirée de n’en rien dire à Pâquet. Il en eut résulté l’arrestation pour elle et pour d’autres Résistants. Et que serait-il advenu aux enfants ?

Durant une semaine, les Boches revinrent journellement à la charge. Laissant de côté la femme qu’ils n’auraient jamais pu dominer, ils harcelaient les fillettes, cette proie innocente, si naïve, et qui pourtant se montrait plus forte que la culture bestiale. On frémit de dégoût à l’évocation des moyens crapuleux employés par les Nazis :
-Approche-toi petite…
-Tu aimes bien ton papa ?
-Oh ! Oui, Monsieur.
-Veux-tu qu’il revienne ?
-Qu’il revienne ?

Oh !… Des larmes d’espoir jaillissaient des pauvres yeux fatigués…-Eh ! bien, écoute-moi donc attentivement… Dis-moi la vérité, toute la vérité, et ton papa reviendra ; je te le promets. Mais l’enfant savait que c’était un sauvage qui parlait et maman avait dit : « Si tu parles, on tuera papa ». Et pour ces gosses issus de braves gens, seule comptait la voix des parents.

S’attachant à sonder un cœur innocent, le Boche bavait ses paroles mielleuses :

–Ton papa, a-t-il des camarades ?
-Je ne sais pas…
-En vient-il beaucoup ici ?
-Je ne sais pas…
-Dis-moi leurs noms, et ton papa reviendra.

Les gosses héroïques pensaient à Victor, à Raoul, à César, à Druines… Ils pensaient aussi aux recommandations de leur mère, et ils se taisaient…Victoire de l’esprit sincère et instruit contre la barbarie aveugle, contre la brute subjuguée frappant automatiquement, sur commande…Malheureusement, tant de courage, tant de bonne volonté ne devaient pas sauver Franz B… Il passa par Saint-Gilles, par Breendonck, revint à Saint-Gilles et, finalement fut embarqué pour Dachau. Epuisé, réduit à l’état de squelette, il fut libéré en mai 1945 grâce à l’avance des Américains. Il ne devait pas survivre aux tortures qu’il avait subies. Le malheureux succomba deux jours après sa libération.

À l’aumônier inquiet de sa faiblesse et qui s’informait de quelque message à transmettre à sa famille, B… répondit en souriant avec confiance : -Ce que j’ai à dire à ma femme et à mes petites filles, je le leur dirai moi-même en rentrant…Le malheureux se croyait sauvé, il se voyait déjà sur le chemin du retour. Il se voyait déjà au milieu des siens, dans sa petite maison à Roux. Il ne souffrait plus, il n’avait plus la force de souffrir … Il s’éteignit dans une syncope, comme s’il était endormi tout doucement…

Pâquet, le traître qui l’avait livré, attend toujours, en prison, le châtiment mille fois mérité, et qu’on retarde, on ne sait trop pourquoi…

Qui pourrait lire sans être étreint de la plus profonde émotion, la lettre d’adieu envoyée par Thonet à sa mère ? Le cran, la lucidité qui s’en dégagent se passe de tout commentaire.

Ma chère maman,

Voilà exactement sept jours, j’ai été condamné à mort avec trois de mes amis ; à ce moment. J’en ai encore pour huit heures à vivre.

Je passe mes derniers moments en compagnie de mon ami Raymond Geenen avec qui j’ai lutté et avec qui je vais mourir. Je comprends très bien que le plus terrible de tout ceci c’est pour vous autres, ceux qui restent. Pour moi la consolation d’avoir beaucoup de courage, autant que j’en ai moi-même. Cela est dur, je le sais ; la perte que vous allez subir va être grande, mais ce ne sera pas inutile, car j’ai la satisfaction de mourir sans avoir rien à me reprocher ; j’ai fait mon devoir jusqu’à la fin.

Oui, chère maman, j’aurais tant voulu encore passer de belles années ensemble. Que veux-tu ! Maintenant le sort en est jeté. C’est fini ; tu dois réagir avec vaillance et être fière de la façon dont je vais mourir car c’est celle d’un combattant ; j’ai lutté jusqu’au bout pour mon idéal.

Une de mes dernières volontés est la suivante : « Tout l’amour, toute la tendresse que tu avais pour moi, tu reporteras tout cela sur Mariette et les enfants, et cela, je sais que tu le feras car tu es bonne et Mariette l’a mérité. Ce sera à vous autres de lui rendre ce que je lui dois. Maman, plus encore qu’avant tu dois considérer Mariette comme un de tes propres enfants, et je suis certain qu’elle-même saura me remplacer auprès de vous autres. Quant aux enfants, je n’ai pas de recommandations à vous faire ; je sais que toute votre tendresse, votre bonté pour eux, puisque c’est un peu de moi-même qui vous restera par eux.

Et toi, Mimi, tu dois me remplacer auprès de maman, tu dois la consoler et lui donner la force de passer ces mauvais moments. Je compte sur toi pour me remplacer le plus possible auprès d’elle

Donc, maman, encore une fois beaucoup de courage ; tu peux te rendre compte que j’ai gardé tout mon sang-froid dans mes derniers moments et cela doit être une consolation pour toi aussi ; tu n’es pas seule dans ton cas et le sacrifice fait par ces milliers de mères portera bientôt ses fruits.

Je t’embrasse bien fort et je te demande d’embrasser tout le monde pour moi sans oublier le petit Michel et Claudi.

Donc, à tous bon courage ; adieu Man, Mimi, Joseph, Georgette, à toute la famille ainsi qu’aux amis.

VICTOR.

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