
Bref résumé : Les cinq patriotes réalisèrent leur malchance. La gelée avait occasionné le renflement du sol ou le durcissement de la boue sous la porte ! Aucun remède n’était applicable à cette situation, et pousser violemment la porte eut infailliblement attiré l’attention des veilleurs… Dès lors, l’élément de surprise disparaissait. Que faire ? Un bref conciliabule, et les Partisans battirent en retraite en se jurant de prendre leur revanche.
III
Au retour, l’un des hommes quitta ses compagnons, car il devait rentrer au plus tôt à Châtelet. Les quatre autres décidèrent de faire, en passant, une visite aux installations de la Providence. Se faufilant d’une encoignure à l’autre, ils réussirent à s’introduire dans la cour de l’établissement. Là, il fallait jouer serré, éviter les rondes des veilleurs, et se garder d’éventuelles patrouilles de police. Les ouvriers des équipes de nuit étaient moins dangereux parce qu’indifférents. F… fit le guet. V…, R… et un brave Polonais partirent en reconnaissance, cherchant le point faible par où ils pourraient atteindre la Centrale…
Les heures s’écoulèrent, entrecoupées d’espoirs et de déceptions. A la fin, vers 1 h ½ du matin, les camarades, à bout de force, renoncèrent à toute tentative, pour ce jour-là. Ils purent se retirer sans encombre, mais aussi sans succès à leur actif.
Le mardi suivant, V… et R… s’enhardirent à renouveler, à deux, la tentative avortée. Empruntant le chemin qu’ils avaient parcouru deux jours auparavant, ils n’obtinrent pas plus de succès et, après plusieurs heures de piétinement et de recherches ardues, ils furent de nouveau contraints à quitter les lieux… Cette nuit-là, la colère grondait en eux ! Pestant contre deux déplacements infructueux, ils se promettaient quand même d’avoir le dernier mot. Ils devaient l’obtenir le jeudi de la même semaine.
Cette fois, ils changèrent systématiquement leurs plans. Décidés d’en finir coûte que coûte, ils franchirent le mur d’enceinte en se faisant la courte échelle. Après avoir touché terre de l’autre côté, ils se tinrent cois durant un instant… Aucun vilain présage dans l’air… Frissonnant sous la fraîcheur nocturne, les deux amis écoutaient le halètement régulier des machines. Leurs yeux accoutumés à l’obscurité fouillaient les alentours. Avisant un lourd madrier abandonné au pied du mur, R… et V…, d’un même geste, se transmirent leurs pensées. Un chuchotement y ajouta quelques précisions puis, hissant le fardeau sur leurs épaules, ils se mirent résolument en route, jouant le tout pour le tout.
Qu’on imagine un instant la situation, les événements de l’époque. D’un côté, deux hommes emportant leurs sacs bourrés d’explosifs ; deux pauvres hommes suivis d’une perpétuelle menace d’arrestation, de torture et de mort. De l’autre côté, une avalanche de chars, de canons, d’avions, déferlant sur le monde ; une force qui se disait, qui se croyait invincible ! Et les premiers, personnifiant la Résistance toute entière, osaient s’en prendre à tout cela malgré la disproportion des moyens !
Oui, les deux hommes cheminaient, soldats des ténèbres, à travers la cour de l’immense usine. Un veilleur de nuit surgit à quelques pas… Dix secondes d’anxiété !… Les saboteurs saluèrent l’homme d’un « Hop » ! familier. Il répondit à leur salut ! Le pauvre diable était excusable… Il ne pouvait connaître tout le monde ! Trompé par le lourd madrier, il avait cru rencontrer deux ouvriers très affairés… Sans se dessaisir de leur fardeau protecteur, les deux partisans cherchaient la voie qui les conduirait au but… Les voici à l’intérieur des bâtiments… Soudain, ils remarquèrent une ouverture découpant sur le dallage un rectangle plus sombre… A leurs pieds béait l’entrée d’une galerie. S’échappant d’un réseau compliqué, des centaines de câbles et de fils accouraient de partout, se réunissaient en faisceaux ou en torsades, et se perdaient au creux du passage voûté. Les deux hommes auraient volontiers clamé leur joie ! Ils avaient trouvé le passage ! Aucun doute n’était possible. Tous ces fils, nos amis les regardaient comme de providentiels fils d’Ariane qui allaient les guider jusqu’au cœur même de l’immense usine. Ils s’engagèrent sous la voûte… Toutefois, ils redoublèrent de précautions : un faux pas, un attouchement malencontreux pouvaient tout compromettre… Enfin, les deux audacieux débouchèrent dans le centre de la formidable ruche métallique productrice de matériel de guerre. Leurs yeux se posèrent immédiatement sur un moteur imposant trônant majestueusement sur ses assises. Ce moteur de 22.000 C.V. actionnait la machine la plus puissante, et de laquelle dépendaient de nombreuses sections de l’usine.
R… se mit à farcir l’engin de petits corps cylindriques agrémentés de légers cordons bruns… V…, prêt à toute éventualité, couvrait les alentours d’un regard attentif. Quoique délicat, le travail devait s’effectuer assez rapidement, car nos hommes n’étaient guère patentés pour ce genre d’entreprises, et ils ne tenaient pas à se faire remarquer. Une fois les mèches réglées pour un retard de vingt minutes, ils s’effacèrent. Mais, au retour, l’envie les prit de faire une courte visite à la sous-station. Une collection de robinets s’alignait là comme des becs inutiles. A coups de pouce, nos amis eurent tôt fait de les animer. Il en résulta l’écoulement de trois mille litres d’huile qui d’étendirent en nappe gluante jusque dans les caves !
A la sortie du couloir souterrain, les deux Partisans reprirent leur madrier et, le plus naturellement du monde, le reportèrent là où ils l’avaient trouvé quelques minutes auparavant. Puis ils sautèrent allègrement le mur. L’ivresse du succès les animait sans les griser. Ils devaient garder leur sang-froid pour le retour dans la nuit… Mais les rares lumières filtrant à travers les volets disjoints et les étoiles dans le ciel semblaient leur adresse des clins d’œil malicieux et complices. D’un pas pressé, ils traversèrent Marchienne… empruntèrent la rue de Jumet… Ils atteignaient la place de la Chapelle au Bois quand la chose se produisit … Le sol trembla sous leurs pas ; la violente déflagration se répercuta dans toute la vallée de la Sambre. R… et V… s’étaient arrêtés… Ouf ! C’est fait ! Une vibrante étreinte de deux mains nerveuses fut plus éloquente que étreinte de deux mains nerveuses fut plus éloquente que tout commentaire.
A suivre