Un jour, pourtant, un jour viendra…

Le 1er juin 1981, Naïm Khader, représentant de l’Organisation de Libération de la Palestine en Belgique et auprès des Institutions de la Communauté Européenne, était abattu devant son domicile à Bruxelles. L’émotion qui se manifesta partout en Belgique fut à la mesure de la place qu’occupait Naïm dans le milieu diplomatique et de sa personnalité attachante et chaleureuse.

Naïm Kader

Naïm est né à Zababdeh, en Cisjordanie, dans une famille nombreuse et pauvre. Son père meurt lorsque Naïm a six ans et le plus jeune d’eux. Naïm va suivre un enseignement chrétien jusqu’à son arrivée à l’Université Catholique de Louvain où il étudie le droit. Ensuite, à l’Université Libre de Bruxelles, il suit des cours de droit international. Marqué par l’occupation de son pays, il se met au service de sa cause : obtenir pour le Proche-Orient une paix juste et durable qui passe par la reconnaissance des droits inaliénables du peuple palestinien. Réduit à l’exil par l’occupation totale de la Palestine lors de la « Guerre des Six Jours » en juin 1967, l’avenir des enfants de Palestine chevillé au corps, il ne se lassera jamais d’expliquer avec patience et clarté tous les aspects de ce problème. Ce que d’autres ont fait avec professionnalisme, lui le fait aussi avec chaleur et bienveillance, toujours à l’écoute des points de vue différents du sien, dans la compréhension des difficultés imposées par les différences culturelles et le lourd sentiment de culpabilité des Européens marqués par la Shoah – qui était le problème des Européens et qui par la spoliation organisée de sa terre devenait le sien.

Ce qui faisait de Naïm quelqu’un d’extraordinaire, outre ses qualités de cœur, c’était sa disponibilité pour tous et sa volonté de s’adresser aux gens simples, étudiants et travailleurs, auxquels il ressemblait tant. Inlassablement, il reprenait son histoire, celle de sa vie et la grande Histoire qui avait ravalé son peuple au rang de « réfugiés », ce peuple si cultivé et si digne à qui était refusée cette entité nationale qu’on appelle « Etat » ainsi que les droits qui vont avec, comme on dit chez nous. Naïm était Palestinien, mais il était « de chez nous ». Il connaissait notre langue, notre littérature, nos grands musiciens – il en était un, lui aussi- nos coutumes, goûtait avec plaisir nos plats et appréciait les W.E. au calme de nos campagnes chez notre ami Georges* entre autres, dans le Couvinois. Ainsi, il ne s’adressait pas qu’aux diplomates dans leurs milieux feutrés, mais à tous les citoyens, ouvriers, paysans, étudiants, ruraux ou urbains, adultes ou jeunes, et ses explications touchaient chacun à son niveau, dans son contexte, et lui permettaient de découvrir que le Palestinien n’était en fait ni un terroriste ni un paria, mais un autre lui-même, avec ses joies et ses peines. Naïm a fait aimer la Palestine en la faisant découvrir par ses mots justes, appropriés, et aussi par son regard doux et parfois triste, souvent imprégné de larmes qui perlaient quand l’impuissance internationale ne pouvait offrir de réelle perspective à ses rêves de paix ou que la brutalité quotidienne de l’occupation lui faisait désirer ardemment d’être auprès des siens, au pays qui lui était interdit.

Naïm a osé aussi faire le pari d’un travail de conscientisation en profondeur avec nos amis juifs de Bruxelles dont Marcel Liebman, professeur à l’ULB, malgré les différences de points de vue qui n’ont pas empêché une réelle amitié. Tous deux savaient qu’il n’y aurait pas de paix au Proche-Orient sans que soit rendue justice pour le peuple palestinien aux côtés du peuple israélien. Cela en demandait, de la clairvoyance, quand une partie de la communauté juive de Belgique s’acharnait sur Marcel en le traitant de « traitre à la cause du peuple juif » – allant jusqu’à le menacer physiquement – et honnir ce Palestinien qui les renvoyait à leurs responsabilités. Oui, Naïm était un internationaliste lucide, et cela sans jamais céder un iota sur les droits fondamentaux de son peuple. La seule arme que Naïm ait jamais portée, c’est sa force de conviction. Voilà ce que ses assassins ne lui ont pas pardonné.

Trente-huit ans après sa disparition tragique, que reste-t-il de tout ce travail de Naïm ? Sans doute une prise de conscience de la vraie situation au Proche-Orient, l’abolition de l’équation « Palestinien = terroriste », et un formidable élan de solidarité des peuples de la planète qui envoient en Missions d’Observation des milliers de volontaires de tous âges et de toutes professions, qui tentent de briser par des Flottilles de la solidarité le blocus innommable et meurtrier de Gaza , des avancées politiques…mais toujours pas de solution vu le manque de courage pratique de l’Europe et l’inféodation des USA à la politique israélienne. Les frémissements du monde arabe depuis quelques mois laissent espérer un déblocage de la situation par le changement de la donne et le repositionnement obligé des grandes puissances dans la région. Tenez bon, camarades, Naïm ne se trompait pas : la Palestine libre et démocratique naîtra un jour et les droits inaliénables du peuple palestinien seront reconnus. Le chemin aura été tortueux, tragique, douloureux, et le prix à payer aura été trop élevé, l’absence sourde de cet ami très cher qu’était Naïm nous aura tellement affectés … raisons supplémentaires pour ne rien lâcher !

« Un jour, pourtant, un jour viendra, couleur d’orange, un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront, un jour comme un oiseau sur la plus haute branche… », chantait Jean Ferrat. Naïm Khader, prophète assassiné de la Palestine, n’a jamais pu retourner à Zabaddeh. Même les morts font peur à l’occupant. Mais il y a maintenant 9 Naïm dans la famille Khader et jamais la flamme ne s’éteindra. Et nous, fidèles à la promesse que nous t’avons faite lors des adieux déchirants du 4 juin 1981, nous continuerons à porter ton message, Naïm, auprès de nos amis, de nos camarades. Un jour viendra…

  • Georges Wuidart, prêtre catholique très peu conventionnel

Texte transmis par notre amie Françoise Gueur, militante.

Un commentaire sur “Un jour, pourtant, un jour viendra…

  1. Je salue aussi la mémoire de Georges WIDART qui a été un soutien indéfectible de Naïm et de son épouse Bernadette.
    Naïm était l’avant-dernier de la famille, son jeune frère Bichara a été professeur à l’U.C.L.
    La situation en Palestine s’est détériorée d’année en année. Naïm et les autres délégués de l’O.L.P. assassinés dans plusieurs grandes capitales du monde étaient porteurs de dialogue et de paix. C’est pour cela qu’ils gênaient et qu’ils furent assassinés.

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