
L’origine d’Electrabel remonte au siècle dernier. Le 8 août 1905, est créée la Société d’Électricité de l’Escaut (SEE). Cette dernière a comme actionnaires principaux la Société générale de Belgique à hauteur de 10 %, la Compagnie Électrique Anversoise (C.E.A.) pour 25 %, la Compagnie Générale des Tramways (C.G.T.) pour 25 % et la Compagnie Mutuelle des Tramways (C.M.T.) pour 4 %. Au cours du XX ème siècle, un certain nombre de ces actionnaires vont disparaître. L’un d’entre eux, au contraire, prendra de plus en plus de place. Il s’agit de la Société Générale. Le destin du géant électrique belge était donc lié, dès sa naissance, à un holding privé. Ce dernier, alors que le marché unique européen vient à peine d’être mis sur les rails, va attiser la convoitise d’autres groupes. La libéralisation est en marche et l’électricité belge fait déjà partie du butin. En janvier 1988, les groupes Cerus (Italie) et Suez (France) se disputent donc la propriété de la Société Générale de Belgique au cours d’une bataille boursière particulièrement épique. Suez remporte la mise. Dans la foulée, la fusion de Tractebel, Ebes, Unerg et Intercom donne naissance à Electrabel. Le groupe Suez venait de mettre la main sur l’électricité en Belgique. En 2003, Suez deviendra l’actionnaire d’Electrabel à 100%. En 2008, on note la fusion de GDF et Suez. Electrabel devient, à cette époque, une filiale de Gaz de France. L’indépendance énergétique belge était ainsi passée par pertes (pour les gens) et profits (pour le big business). En 2015, le groupe GDF-Suez devient Engie. Electrabel se renomme, dès lors, Engie-Electrabel.
Le pays paie aujourd’hui le prix fort du rejet par ses élites politiques du Cahier des Réformes de Structures du Congrès Extraordinaire de la FGTB des 30 et 31 octobre 1954. Celui-ci exigeait, entre autres choses, la nationalisation de l’énergie. La Belgique aurait évité le passage illico de son plus gros producteur énergétique entre les mains d’un groupe privé étranger en 1988 si André Renard avait pu imposer sa vision. Cela dit, le prix de l’énergie n’était pas déterminé à cette époque en Belgique par le marché (c’est-à-dire les entreprises dominantes). Un Comité de Contrôle de l’électricité et du gaz (CCEG) avait, en effet, été mis en place en 1955. Ce Comité résultait d’un accord entre les organisations sociales interprofessionnelles (CSC et FGTB), la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) ainsi que les entreprises et organismes du secteur. Des représentants des gouvernements (tant le niveau régional que fédéral) assistaient à ses réunions. Après la libéralisation de l’énergie en Belgique (2003 en Flandre et 2007 à Bruxelles et en Wallonie), le CCEG a été dissout. Il a été remplacé par la CREG (Commission de Régulation de l’Electricité et du Gaz) au niveau fédéral et trois régulateurs régionaux. Pour le surplus, on notera que la libéralisation de l’énergie s’est déroulée sous la houlette de la Commission européenne qui en avait fait, dès 1996, un cheval de bataille. Le passage du « contrôle » à la « régulation » (les mots ne sont jamais innocents) s’est accompagné en Belgique d’une modification radicale du mode de fixation des prix de l’électricité. En effet, seuls les coûts de distribution et de transport restent déterminés par les pouvoirs publics. L’énergie est, pour sa part, complètement libéralisée. Les partisans de la libéralisation arguaient que la mise en concurrence des fournisseurs permettrait de faire baisser les prix. Force est de constater que la réalité a ses raisons que la (dé)raison néolibérale ignore.
Jusqu’à la libéralisation, Electrabel occupait, certes, une position de monopole privé mais c’était un monopole contrôlé de près par la sphère (para)publique. Tout le monde, en Belgique, était client d’Electrabel. Mais les représentants de monsieur Tout-le-monde suivaient de près Electrabel. Depuis 2007, les fournisseurs sont mis en concurrence et chacun d’entre eux fixe son prix comme bon lui semble. On n’observe cependant pas une diminution réelle du poids d’Engie Electrabel dans l’économie belge. Cette entreprise fournit encore, dix ans après la libéralisation, 40% du gaz et 46% de l’électricité en Wallonie. Cette position dominante implique, dans les faits, une capacité de dicter les prix aux consommateurs pris en otages.
Un grand groupe privé sans attaches réelles avec le pays et en situation de dicter les prix pour le plus grand intérêt de ses actionnaires étrangers, voilà ce qu’est devenu le marché de l’énergie en Belgique. Il ne faut, dès lors, plus s’étonner du fait que l’électricité en Belgique soit la plus chère d’Europe.
Merci qui ? Merci, la libéralisation…
Xavier Dupret
Economiste à l’ACJJ