
C’est un endroit qui ne se laisse pas visiter facilement. Normal, car sur place, sont rassemblés plusieurs centaines de F-35, cet avion de chasse américain de cinquième génération, et des pilotes venus de différents pays, pour se former sur l’appareil.
Cet endroit, c’est la Luke Air Force Base, propriété de l’armée de l’air américaine. Située à quelques kilomètres de Phoenix, en Arizona, au sud des Etats-Unis.
Cette base militaire est une véritable fourmilière. Exceptionnellement, nous avons pu accéder à ce lieu, grâce à la Défense belge. Elle veut nous montrer les atouts du F-35 et démentir les critiques qui circulent : « avion trop cher« , « trop dépendant des Etats-Unis« … Nous prenons la balle au bond et acceptons l’invitation. L’occasion rêvée pour mieux comprendre ce qu’est le F-35, appelé à remplacer nos F-16 vieillissants.
Pour rappel, la Belgique a acheté 34 F-35 pour un montant de 3,8 milliards d’euros. Une décision qui remonte à 2018 sous le gouvernement Michel. Nous sommes sept ans plus tard… Et nous avons enfin l’occasion de voir de près cet appareil et de rencontrer toutes celles et tous ceux qui commencent à bien le connaitre.
Luke Air Force Base, un endroit ultra protégé
Après 12 heures de vol, à bord d’un avion affrété par la Défense belge, et en compagnie de nombreux autres médias du pays, nous atterrissons à Phoenix, ville construite en plein désert. A peine descendus de l’avion, nous embarquons dans un car qui nous emmène à quelques kilomètres de la ville, sur un parking commercial, où nous attend un bus. A son volant : un militaire de l’US Army.
Après une dizaine de minutes de route, nous arrivons devant l’entrée de la Luke Air Force Base. La « Luke » comme on dit ici.
Une forteresse bien gardée. Passeports contrôlés, empreintes digitales prises, nous voilà autorisés à pénétrer derrière les grilles. Mais attention : les consignes sont claires, très claires : « aucune photo de la base aérienne, sauf ce qui vous sera autorisé« . Pas question de déroger à la règle car ici, on ne badine pas avec la sécurité. « Vous êtes sur une base militaire et nous devons rester discrets face à l’ennemi« , me précisera un représentant de l’US Army. Message bien reçu !
Le bâtiment des Belges
Au milieu de cette base composée de multiples routes, nous rencontrons les militaires belges. « Soyez les bienvenus » nous lance celui que tout le monde appelle ici de son surnom « SO6 ». Son vrai nom est Pierre-Yves Libert.
Ce lieutenant-colonel est devenu depuis peu commandant de détachement ici en Arizona et pilote – instructeur sur F-35. Après plus de 20 ans passés sur le F-16, il vient de terminer ses formations sur le F-35.
Il a été le premier pilote belge sur ce nouvel appareil. C’était en décembre lors du vol inaugural. Mais ne lui demandez pas ce que ça lui fait d’être le premier pilote belge sur F-35. Pierre-Yves joue collectif : « Y a pas vraiment d’individualisme dans notre culture d’entreprise. Notre souci maintenant c’est de pouvoir compléter l’entrâîinement de suffisamment de pilotes, de techniciens et de personnel de support pour assurer nos objectifs opérationnels« .
Pour cela, a été créé « The Belgian F-35 Conversion Unit« . Comme son nom l’indique, elle vise à convertir les militaires qui passeront du F-16 au F-35. Une conversion qui concerne les pilotes bien sûr, mais aussi tous ceux qui interviennent d’une manière ou d’une autre sur cet avion de chasse, notamment les mécaniciens.
Une formation intense
Selon la tâche, la formation a lieu soit ici à Luke pour les pilotes, soit à Eglin (au nord de la Floride) pour les mécaniciens. Il faut compter en moyenne six mois pour former un pilote. Cela inclut plusieurs semaines de théorie, de nombreux exercices sur simulateurs, avant de pouvoir prendre les commandes du F-35. Pour les mécaniciens, la période de formation va jusqu’à dix mois : d’abord trois à cinq mois chez Lockheed Martin puis de deux à cinq mois de pratique sur les F-35 à Luke.
Lors de notre reportage, nous assistons d’ailleurs à un étrange balai dans le hangar où est entreposé un des F-35 belges. Devant nous, quatre hommes, lampe de poche à la main, passent en revue tout l’appareil. « Deux de nos mécaniciens sont formés par les deux autres hommes, en vêtement bleu, qui sont des employés du constructeur Lockheed Martin« , nous explique le major d’aviation Loïc Van Himst, directeur des opérations de maintenance. « Ils inspectent l’ensemble de l’appareil pour s’assurer que tout est en ordre« . Pour les aider, ils peuvent compter sur l’avion qui leur fournit une mine d’informations.
Technologie de pointe
Le F-35 est reconnu comme l’un des avions de chasse les plus avancés au monde. Quand on interroge les pilotes sur les atouts de l’appareil, une première réponse arrive tout de suite et elle tient en un mot : « furtivité ». Qu’est-ce que c’est que ça ? « C’est le fait de pouvoir s’approcher d’une menace potentielle de façon à pouvoir la détecter, l’identifier, la localiser précisément, sans risquer de s’exposer de façon démesurée« , explique le lieutenant-colonel Libert. Autrement dit, le F-35 est très peu détectable par les systèmes radars.
Ce qui en fait un atout majeur dans un conflit.
La raison d’une telle furtivité, c’est que le F-35 transporte ses capteurs et son armement à l’intérieur, ce qui rend son fuselage lisse et élancé. Du coup, l’avion réfléchit beaucoup moins le signal radar. Les émetteurs embarqués permettent d’émettre très discrètement. Les antennes sont parfaitement intégrées, sans oublier la construction géométrique si particulière de l’appareil.
L’autre point fort du F-35, c’est le partage des données entre avions. Un pilote peut consulter les données d’autres F-35, même si ceux-ci volent à plusieurs kilomètres de distance.
Et le cockpit dans tout ça ? « Y a de l’espace, et c’est pas du tout bruyant, explique le lieutenant-colonel Libert. Il y a même moins de bruit que dans ma voiture ou avec ma moto. Je dois dire que c’est un cockpit très agréable ».
Il n’y a pas que dans les airs que le F-35 séduit. C’est aussi le cas lors de la maintenance. » Ici, on a un ordinateur, affirme Loïc Van Himst qui pointe du doigt l’avion. Il est bourré de senseurs. L’avion va lui-même signaler ses défauts. On va donc pouvoir s’organiser pour remplacer les pièces« .
Pour bien illustrer ce bon technologique, Loïc Van Himst compare avec l’actuel F-16 : « il faut mobiliser le F-16 toutes les 300 heures pour changer les pièces et le remettre à jour. Ça prend du temps, parfois des mois, parce qu’il faut démonter la moitié de l’appareil. Alors que pour le F-35, c’est l’appareil lui-même qui détecte les pannes. L’avion continue de voler, il nous informe et on peut alors planifier ce qui est nécessaire« .
Démonstration dans les airs
Pour bien nous montrer ce qu’est capable de faire le F-35, la Défense belge nous invite à rejoindre la piste de décollage. Sur le tarmac, quatre avions belges attendent, moteur allumé. Au bout de quelques minutes, ils s’élancent, les uns après les autres. Dans un bruit assourdissant, toujours aussi caractéristique des avions de chasse, les F-35 s’enfoncent dans le ciel bleu, avant de revenir vers nous à basse altitude. L’appareil semble épouser le ciel et voler aussi facilement qu’un oiseau.
Si la formation sur les F-35 se déroule ici à Luke en Arizona, c’est pour plusieurs raisons. D’une part, il y a la météo. Il fait beau dès le lever du soleil et un peu plus de 30 degrés au plus fort de la journée. Les entraînements ne sont donc pas perturbés par de mauvaises conditions météo. Ensuite, il y a un gros espace aérien tout autour de la base, comme ce territoire aussi grand que la Belgique, dans lequel les instructeurs ont installé des simulations de systèmes de missiles. « C’est ce genre de systèmes qu’on retrouve en Russie, explique le lieutenant-colonel Libert, alors il faut que les pilotes soient prêts« .
Un avion trop américain ?
Malgré tous ces atouts, le F-35 est critiqué, pour la dépendance de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis. L’appareil étant produit par la firme américaine Lokheed Martin, ses opposants estiment que l’Europe est pieds et poings liés avec les USA. Le Colonel Aviateur Roeland « Ron » Van Thienen, également directeur du programme F-35 en Belgique, rejette ces critiques : « Le F-35 n’est pas un programme purement américain. C’est un programme multinational. Il y a une interdépendance mutuelle entre différents partenaires. Il faut savoir que 25% de l’avion est fait en Europe. Autrement dit, 25% de tous les F-35 sont faits en Europe. Donc clairement y a une interdépendance mutuelle« .
A l’heure actuelle, le F-35 est adopté par 13 pays européens, et 20 pays dans le monde. Sur la base de Luke, nous croisons d’ailleurs des pilotes danois, norvégiens et hollandais. « Nous échangeons beaucoup d’informations entre nous et on se connaît très bien », déclare le lieutenant-colonel Libert. Tous ces pilotes sont ici, comme les Belges, pour se former sur ce nouvel appareil, acheté par leur pays.
Bientôt en Belgique
Que ce soit à Luke ou à Elvin, les formations se suivent à un bon rythme. Plusieurs pilotes, qui ont déjà réussi leur reconversion vers le F-35, sont d’ailleurs en ce moment formés comme instructeurs Cela leur permettra, à leur tour, de former des pilotes au nouvel avion de chasse. C’est le cas du Major aviateur Tanguy « Cortex » Five. Après avoir réussi sa formation sur le F-35, ce Major Aviateur suit tout le processus pour devenir instructeur. Il est à la moitié de cette formation. Dans quelques mois, avec trois autres collègues, il emmènera les quatre premiers F-35 jusqu’à la base de Florennes.
Une arrivée prévue dans le courant du dernier trimestre de l’année. « Je serai le premier chef d’escadrille à Florennes sur F-35, nous glisse-t-il. On a plusieurs options pour rentrer en Belgique : par le nord ou par le sud. Ça va être un challenge et on est extrêmement motivé« .
En quittant la base, à la fin de notre reportage, c’est bel et bien cette impression-là que nous avons perçue : la grande motivation des pilotes belges, qui veulent faire honneur à ce bijou technologique qui s’appelle F-35.
Laurent Henrard
Extrait RTBF.be