La fin de l’Anglo-Germain

La situation fin mai était donc explosive dans la région et dans toute la Wallonie, nous l’avons vu. Le samedi 27, le Front commun des délégués des centrales des métallurgistes, qui avait largement mobilisé les métallos de la région met subitement un coup d’arrêt en déclarant que « plus aucun travailleur, ni délégation ne sont autorisés à provoquer des arrêts de travail dans leur entreprise sous prétexte de solidarité ; cette façon d’agir dépopularise le conflit … »

Le gouvernement signe alors un engagement écrit.

Mais, en fait, aucune garantie de continuation de l’activité n’est donnée, – elle sera laissée à l’initiative et à l’appréciation patronale en cas de concordat judiciaire. Le choix de la vie ou de la mort est donc laissé à l’initiative privée qui, pourtant, a déjà tellement failli dans ce dossier.

« Si le concordat est accordé, le gouvernement est disposé à soutenir au maximum l’effort des dirigeants qui accepteront de poursuivre les activités de l’entreprise » Et d’autre part : « Tenant compte des commandes supplémentaires de wagons, permettant aux industries de la région d’employer du personnel en plus grand nombre, les industries s’engagent en totalité à reprendre le personnel ouvrier d’Anglo – Germain avec une garantie d’emploi d’un an. »

On a donc, un mix d’une problématique continuation de l’activité sur le site et d’un reclassement immédiat dans les entreprises voisines par l’augmentation des commandes publiques.

La mise sous séquestre n’est pas envisagée. Marcel Couteau déclara : « Sous l’impulsion des délégués de base, un mot d ‘ordre nouveau est apparu : la mise sous séquestre. A mon avis, il va faire son chemin. Il est bien accueilli dans d’autres entreprises, et chez nous, même le personnel de cadre y est favorable.

L’origine remonte à une loi de 1944 qui condamnait les patrons collaborateurs pour incivisme économique. Ce qui se passe aujourd’hui peut être mis sur le même pied : incompétence patronale, manque de civisme vis à vis de la communauté. » (Interview à La Gauche) « Cette solution permettrai la continuation de l’activité, et serai moins coûteuse que la fermeture elle-même » préconisait le nouveau directeur nommé en juin 1966, et qui était resté avec les grévistes. Il préconisait une mise sous séquestre avec « un comité de gestion, incluant des délégués du gouvernement et des syndicats » (Combat n°23 1967)

Quoi qu’il en soit, le jeudi 1er juin, après 17 jours d’occupation l’assemblée des grévistes accepte majoritairement (167 pour contre 65) le protocole gouvernemental, et décide de lever l’occupation dès le lendemain 2 juin. Tout en « réclamant la continuité des activités de l’entreprise » et en « décrétant pour les jours à venir un état de paix armée. » Pour eux, il est possible de sauver le site par de nouvelles commandes. Ils ne veulent pas d’un nouveau « scandale Gilson », du nom de la grande entreprise sidérurgique fermée en 1966 et où des travailleurs reclassés dans un premier temps, avaient à nouveau été licenciés.

Mais rien n’y fit. « En effet, malgré l’acceptation du concordat, le 8 juin, le gouvernement faisait savoir que l’absence d’offre valable, assurant la continuité des activités de l’entreprise ne lui permettait pas de tenir son engagement. » En février 1968, Germain Anglo, ou l’Anglo Germain – les 2 noms existaient, fermait définitivement ses portes. En 1969, le site était racheté par une société spécialisée dans la construction d’hyper marchés et le 17 décembre 1970, le prince Albert de Belgique inaugurait le centre commercial du « Cora City ».

S’ils n’ont pas réussi à sauver l’activité, ils ont néanmoins forcé le gouvernement à élargir les obligations en cas de fermeture – ce qui deviendra le Fonds de fermeture – pour protéger les droits des travailleurs licenciés. Et surtout ils ont donné une démonstration de la force de la solidarité ouvrière et ils ont mis à l’ordre du jour l’action ouvrière collective par l’occupation d’usine.

MARCEL COUTEAU

Marcel COUTEAU, le leader incontesté de l’occupation d’Anglo Germain a aujourd’hui 84 ans. Il est issu d’une famille ouvrière. Le grand-père paternel était mineur de fond, socialiste des années 1886, et son grand-père maternel, décédé à 48 ans, travaillait chez Boël. Il commence à travailler à 14 ans dans une entreprise de matériel roulant de 1500 – 2000 travailleurs, les Etablissements Goldschmidt (ou encore FUF). Puis il entre à La Franco-Belge – qui deviendra par la suite Anglo Germain.

Marcel Couteau

En 1947, il adhère au Parti Communiste, auquel il est depuis lors resté fidèle. Il considère que pour des militants communistes d’entreprises, la lutte des classes ne s’arrête pas aux portes des usines ; mais doit s’ancrer aussi localement.

C’est ainsi que Marcel Couteau deviendra conseiller communal sous le sigle UDP (union démocratique et progressiste). En alliance avec le PS et d’autres dans sa commune du Roeulx – et ce depuis 1970.

Il sera aussi, dans ce cadre, échevin et bourgmestre. Il est toujours aujourd’hui conseiller communal dans l’opposition. Entretemps, il sera aussi élu député du Parti Communiste en 1968 et réélu en 1971.

Sandro Baguet

Un merci particulier à Sandro pour avoir résumé cette bataille importante du monde ouvrier. Ce texte ayant été écrit il y a plusieurs années, je l’ai un peu adapté au niveau de la forme. Cette histoire de l’Anglo-Germain, je la connaissais car j’ai travaillé comme son adjoint durant deux années aux côtés de Marcel. Cette lutte, il me l’a racontée à plusieurs reprises avec tant de délectation. Il pouvait en être fier car sa lutte ne fut pas théorique comme trop souvent certains le font, il l’a mise en pratique. Après ses mandats de parlementaire, Marcel fut désigné secrétaire d’organisation du Parti communiste.

Durant cette période, je l’ai accompagné à plusieurs reprises dans sa commune princière de Le Roeulx et j’ai pu mesurer la popularité dont il jouissait car Marcel était et est resté un homme populaire, un homme d’ouverture, de dialogue. Un jour, il m’a entraîné visiter le petit couvent de sa ville et quelle ne fut pas ma surprise de l’accueil qui lui fut réservé par les religieuses.

En ce moment, je suis avec beaucoup d’attention le 2 ème tour des élections communales françaises. Malgré mes connaissances des hommes, des hommes politiques en particulier, je reste ébahi en prenant connaissance des alliances qui se font, qui se défont, avec leur lot de trahisons, d’opportunismes.

Marcel a subi ces avanies de la part de ses alliés socialistes qui lui ont fait perdre le mayorat en refusant de renouveler leur accord majoritaire. Par ce comportement, la ville princière qui avait choisi la gauche et qui faisait confiance à un homme fidèle à ses convictions, ces faux alliés ont permis à la droite de récupérer la majorité.

Marcel, tu es devenu le dernier conseiller communal d’origine communiste. Tu m’as servi de modèle, tout comme Georges Glineur, je t’en remercie. Crois à mon amitié très sincère.

Robert Tangre, ton adjoint par intérim.

Un commentaire sur “La fin de l’Anglo-Germain

  1. Merci pour cette histoire dont j ai pris conn8, je suis de56 et gamin, je ne me rendais pas compte de cette descente aux enfers de notre région. Mon père et grand père ayant travaillé toute leur carrière chez les Boël.

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