« De la bêtise artificielle » d’Anne Alombert : l’essor de l’IA ou le risque de « prolétarisation de la pensée »

Dans « De la bêtise artificielle » (Allia), Anne Alombert, maîtresse de conférences en philosophie contemporaine à l’université Paris-VIII et déjà auteure chez le même éditeur de « Schizophrénie numérique » (2023), nous prévient : la révolution de l’intelligence artificielle va avoir de lourdes conséquences psychiques et sociales.

L’idéologie transhumaniste, portée par les milliardaires de la Silicon Valley, soutient que le développement de l’intelligence artificielle va permettre à l’homme d’améliorer ses capacités cognitives, notamment via les neurotechnologies. Pourtant, cette logique mérite d’être interrogée en profondeur car, comme le montre la philosophe Anne Alombert dans un essai concis et convaincant, le terme d’ « intelligence artificielle » pose problème, à tel point que même Herbert Simon (1916-2001), chercheur en sciences cognitives et économiste partisan de l’IA, préférait la notion de « traitement automatique de données » qui décrit plus précisément ce qui est à l’œuvre.

Pour Anne Alombert, la capacité de séduction de l’intelligence artificielle repose en partie sur un storytelling qui postule une analogie entre l’esprit et la machine : « On soutient qu’une supposée intelligence, considérée comme uniforme et universelle, peut-être modélisée à travers des opérations mathématiques, qui se déroulent indifféremment dans des corps vivants ou dans des supports numériques. » La thèse d’un « esprit numérique » cache en réalité la matérialité et les enjeux économiques très concrets qui président à sa mise en place par de puissants idéologues comme Sam Altman (ChatGPT) ou Elon Musk (Grok).

Un nouveau paradigme.

Surtout, Anne Alombert montre bien, en s’appuyant sur des analyses déjà présentes chez Marx, que « la notion d’ »intelligence artificielle » recouvre une nouvelle révolution industrielle, qui implique le risque de l’automatisation et de la prolétarisation de la pensée ». Les entreprises numériques estiment pouvoir augmenter nos capacités de compréhension et d’expression. Mais, s’interroge l’auteure, « peut-on vraiment augmenter de telles capacités en les déléguant à des systèmes automatisés, c’est-à-dire en cessant de les exercer » ? En effet, précise-t-elle « un étudiant utilisant ChatGPT pour écrire ses devoirs est l’équivalent d’un footballeur qui demanderait à un robot d’aller s’entraîner à sa place ! Un tel étudiant ne pourrait ni apprendre ni progresser ». Argument imparable.

Anna Alombert a aussi raison de comparer le passage de la tradition orale à l’écriture qui s’est opéré en Grèce antique avec la révolution de l’IA. Nous sommes face à un nouveau paradigme qui vient bouleverser notre rapport à la connaissance et la manière dont nos sociétés ont fonctionné pendant plusieurs siècles : « De même que les citoyens grecs risquaient de perdre leur capacité à mémoriser en répétant bêtement les savoirs sédimentés, de même, nous risquons de perdre notre capacité à nous exprimer en répétant bêtement les textes automatiquement générés. »

L’enjeu est donc d’analyser les conséquences psychiques et sociales du passage de l’écriture à l’intelligence artificielle pour tenter de distinguer le positif et le négatif, ambivalence déjà présente lors du passage de la tradition orale à l’écriture : « Si elle a conféré aux sophistes le pouvoir de manipuler les esprits, elle a aussi rendu possibles de nouvelles pratiques politiques, à l’origine de la démocratie. » Une raison d’espérer ?

Par Matthieu Giroux

Extrait de Marianne.

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