
De leur côté, les élus locaux n’étaient pas sans savoir les dérives financières qui ont mené Dexia à sa première chute en 2008. S’il leur était difficile, voire impossible, de retirer leur investissement dans Dexia (via le holding), rien ne les obligeait à souscrire à la recapitalisation de 2009. Bien que les régions et le gouvernement les ont certes clairement incités, ils ne leur ont pas mis le couteau sous la gorge. En dernière instance ce sont bien les élus qui sont responsables de la gestion des comptes de leur commune. On peut donc légitimement s’interroger sur la responsabilité des élus qui, très certainement attirés par la folle promesse de 13% de dividendes, se sont engagés dans l’achat d’actions privilégiées de type A. Cette décision est d’autant plus critiquable pour les grandes communes dont la batterie d’experts ne peut ignorer ce que représente un dividende de 13% : un mensonge !
Il est à noter que pour beaucoup d’élus communaux, cette opération s’apparentait à tendre un bel os à moelle à un chien affamé. L’Union des villes et Communes Wallonnes tirait déjà la sonnette d’alarme à la mi 2009 : « Cette situation d’équilibre (budgétaire) pourrait se dégrader courant 2009 et durant l’exercice 2010 et suivants, sous l’effet de différents dossiers liés à la crise » [6]. En effet, les communes qui ont à charge les CPAS ont inévitablement vu leurs dépenses sociales augmenter avec la crise. La réforme sur le chômage, imposée par le fédéral, ne fera que renforcer ce phénomène en poussant de plus en plus de chômeurs vers la case CPAS.
À propos de la recapitalisation, on ne peut pas nier, comme évoqué plus haut, la responsabilité des régions et du gouvernement qui n’ont cessé d’inciter les communes à y participer. On peut citer, en guise d’exemple, le cynisme avec lequel l’ancien ministre des Finances, Didier Reynders a géré cette affaire. Alors qu’avant l’opération, il envoyait un email aux mandataires communaux du MR (Mouvement Réformateur) dans lequel il évoquait : « un rendement intéressant, largement supérieur aux conditions de marché (…) l’intérêt pour le Holding de rester un actionnaire de référence de Dexia et l’objectif de pérenniser le patrimoine des pouvoirs locaux » [7], il ne s’est pas gêné pour affirmer au moment de la décision de liquider le holding : « il faut savoir que lorsqu’on est actionnaire, on enregistre des bénéfices quand les affaires vont bien mais on risque des pertes quand elles vont mal. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’attitude des communes. Est-ce bien leur rôle d’investir dans des institutions financières ou autres, dans des montages parfois très complexes ? » [8]. Magistrale pirouette de Monsieur Reynders ou comment retourner sa veste quand ça commence à sentir trop mauvais !
Au-delà des critiques que l’on peut apporter aux différentes institutions politiques quant à la gestion de ce fiasco, il est essentiel de revenir sur le péché originel du monde politique : avoir cédé aux pressions du monde de la finance en confiant la très sérieuse tâche du crédit bancaire à des institutions privées dont le seul objectif est l’accumulation de profit. Répondant aux incessants assauts des très puissants lobbies, la sphère politique a, depuis 30 ans, accepté la privatisation de l’ensemble du secteur bancaire, avalisé le détricotage de l’ensemble des règles qui cadraient (déjà trop peu) son activité, accordé un sauvetage sans conditions au moment de sa chute.
Comment prendre Monsieur Di Rupo au sérieux quand il annonce avec émotion qu’« aujourd’hui, les pertes des banques se répercutent sur les petites gens, alors que les bénéfices sont privatisés (…) il est grand temps qu’il y ait plus de contrôle dans le secteur financier. » [9] lorsque que l’on sait que Di Rupo n’est autre que le vice-premier ministre à l’origine de la privatisation du Crédit Communal de Belgique.
Et sur le banc des accusés… il n’y a plus personne !
On aurait pu espérer que cette crise réveille un tant soit peu l’éthique des politiciens et qu’ils se sentent l’audace de mettre au pas la finance, notamment en intentant des procès contre les premiers responsables de cette débâcle : les dirigeants de Dexia.
Que nenni !
Si une commission parlementaire a été mise sur pied, ils se sont bien assurés que celle-ci n’ait qu’un pouvoir d’information. Certes, elle a été chargée d’identifier les responsabilités liées au fiasco de Dexia en auditionnant ses dirigeants, les hommes politiques et les administrations chargés de son contrôle. Mais cette commission n’avait pas de pouvoir d’enquête lui permettant d’engager des poursuites judiciaires. Mieux, au mois de mai dernier, les dirigeants politiques se sont appuyés sur les conclusions de ce rapport pour justifier la décharge qu’ils ont accordée aux administrateurs de Dexia.
Reste que des actions en justice contre Dexia et le holding communal sont possibles et doivent être encouragées ! Notons la plainte de Schaerbeek contre la recapitalisation du holding communal, celles de plusieurs communes françaises contre les prêts toxiques accordés par Dexia, ou encore celles pour escroquerie, déposées par plusieurs citoyens flamands contre Dexia et le holding.
Au-delà de ces poursuites, il est clair qu’une réelle remise en cause du système financier et politique actuel, responsable de la crise et des mesures d’austérité, ne pourra passer que par la mobilisation massive des populations. « Ils prennent l’argent, prenons la rue ! »
[6] Voir http://www.sudinfo.be/234934/article/actualite/economie/2011-10-28/holding-communal-reynders-a-incite-les-communes
[7] Voir http://www.sudinfo.be/234934/article/actualite/economie/2011-10-28/holding-communal-reynders-a-incite-les-communes
[8] Voir http://www.7sur7.be/7s7/fr/1536/Economie/article/detail/1337947/2011/10/23/Holding-communal-liquidation-a-partir-du-7-decembre.dhtml
[9] Voir http://www.banquepublique.be/archives/8049
Emilie Paumard
Extrait du CADTM