
Le président Donald Trump a promis lors de son discours inaugural de « reprendre » le contrôle du canal de Panama construit par les États-Unis et transféré au Panama en 1999. Le président américain a affirmé que ce canal est désormais « exploité par la Chine » qui impose aux navires américains d’être « gravement surtaxés« . Donald Trump a aussi affirmé que 38.000 Américains avaient perdu la vie dans la construction du canal. Ces trois affirmations sont pourtant fausses. Le nombre de morts estimés pendant la construction américaine du canal s’établit à environ 6000, dont seulement 300 Américains. Le canal, lui, n’est pas contrôlé par les Chinois mais par les autorités panaméennes et se doit d’être neutre, en vertu d’un traité signé entre le Panama et les États-Unis en 1977. Les navires américains ne paient ni plus ni moins de taxes que les navires d’autres pays pour l’emprunter.
Au cours de son discours d’investiture, Donald Trump a répété plusieurs affirmations déjà tenues pendant la campagne sur le Canal de Panama.
« Dans peu de temps, nous changerons le nom du golfe du Mexique en golfe d’Amérique et nous redonnerons le nom d’un grand président, William McKinley, au mont McKinley, là où il devrait être et là où il doit être. Le président McKinley a rendu notre pays très riche grâce à ses tarifs douaniers et à son talent. C’était un homme d’affaires né et il a donné à Teddy Roosevelt l’argent nécessaire à la réalisation de nombreuses grandes choses, y compris le canal de Panama, qui a été bêtement donné au Panama après que les États-Unis, les États-Unis, je veux dire, aient dépensé plus d’argent que jamais pour un projet auparavant et perdu 38.000 vies dans la construction du canal de Panama. Nous avons été très maltraités par ce cadeau insensé qui n’aurait jamais dû être fait et la promesse du Panama à notre égard n’a pas été tenue. L’objectif de notre accord et l’esprit de notre traité ont été totalement violés. Les navires américains sont gravement surtaxés, facturés et ne sont pas traités équitablement, de quelque manière que ce soit. La Chine exploite le canal de Panama. Nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama et nous le reprenons.«
Donald Trump a affirmé à plusieurs reprises vouloir reprendre le canal de Panama, construit par les États-Unis et inauguré en 1914. Il a fustigé l’accord passé en 1977 par le président démocrate d’alors, Jimmy Carter, qui a abouti à un transfert du contrôle du canal au Panama en 1999.
Quand et par qui a été créé le Canal de Panama ?
La construction du Canal de Panama actuel a débuté en 1904, rappelle le site spécialisé History.com, même si l’idée d’un canal au Panama remonte au 16e siècle. L’objectif est de pouvoir traverser le très long continent américain en reliant l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique par ce canal d’environ 80 km, à travers le Panama. Cela évite aux navires de contourner l’Amérique du Sud par le Cap Horn. En 1880, le français Ferdinand de Lesseps, qui avait déjà dirigé la construction du canal de Suez en Egypte, tente une première fois la construction du canal. Face aux difficultés techniques et à de très nombreux décès d’ouvriers, les Français abandonnent le projet en 1888.
Les États-Unis rachètent en 1902 les actifs français dans la zone du canal puis appuient le mouvement d’indépendance panaméen qui aboutit à la création d’une république panaméenne en 1903. Quelques jours plus tard, le Traité Hay-Bunau-Varilla accordant aux États-Unis la possession exclusive et permanente de la zone du canal de Panama est signé.
En échange, le Panama reçoit 10 millions de dollars et une rente annuelle de 250.000 dollars commençant neuf ans plus tard. Les États-Unis relancent le chantier en 1904 et inaugurent officiellement le canal de Panama le 15 août 1914. Avec un coût total de plus de 350 millions de dollars, il s’agit du projet de construction le plus coûteux de l’histoire des États-Unis.
En 1964, les États-Unis et le Panama ouvrent des négociations autour du statut du Canal de Panama et aboutissent en 1977 à un accord, signé par le président américain Jimmy Carter et par le dirigeant panaméen Omar Torrijos.
Ce Traité Torrijos-Carter remplace celui signé en 1903, et est connu sous le nom de « Traité de neutralité ». Son article 1 prévoit en effet que le canal « sera neutre en permanence« . Il prévoit le transfert des États-Unis au Panama du contrôle total du canal le 31 décembre 1999 à midi.
La décision de céder le Canal de Panama prise par le président démocrate Jimmy Carter a toujours été critiquée par le banc républicain américain rappelle le New York Times.
5600 morts lors de la construction américaine, la plupart étaient non-Américains

Lors de son discours d’investiture le 20 janvier, Donald Trump a affirmé que les États-Unis ont perdu « 38.000 vies dans la construction du canal de Panama« .
Selon une étude scientifique de Byron Brredlove, « Specials Wonders of the Canal » réalisée pour les Centres de contrôle et de prévention des maladies d’Atlanta en Géorgie, plus de 22.000 personnes sont mortes lors de la période de construction française dans les années 1880-1888, souvent de paludisme et de la fièvre jaune. Entre 1904 et 1913, lors de la construction américaine du canal, environ 5600 travailleurs sont décédés.
Selon le site History.com, ce sont 5855 travailleurs qui sont décédés pendant la construction du Canal entre 1904 et 1913.
Un chiffre similaire est donné à la BBC par Matthew Parker, auteur de « Hell’s Gorge : The Battle to Build the Panama Canal ». Il indique qu’environ 6000 personnes sont mortes entre 1904 et 1914, « dont la quasi-totalité était originaire de la Barbade« . Environ 300 Américains ont perdu la vie dans cet effort, a-t-il ajouté. Au total des deux périodes de construction, environ 25.000 personnes sont mortes, souvent de virus transmis par les moustiques, a-t-il encore précisé.
Le chiffre de 38.000 vies américaines perdues dans la construction du canal est donc faux.
Les Etats-Unis ne bénéficient d’aucun traitement de faveur, ni de défaveur pour traverser le Canal de Panama
Dans ce même discours d’investiture, Donald Trump affirme que « les navires américains sont gravement surtaxés, facturés et ne sont pas traités équitablement, de quelque manière que ce soit.«
Selon le Traité de neutralité signé en 1977, « le Panama déclare la neutralité du canal afin que, tant en temps de paix qu’en temps de guerre, il reste sûr et ouvert au transit pacifique des navires de toutes les nations sur un pied d’égalité, qu’il n’y ait aucune discrimination à l’égard d’une nation, de ses citoyens ou de ses sujets en ce qui concerne les conditions ou les coûts du transit ou pour toute autre raison, et que le canal, et par conséquent l’isthme de Panama, ne fasse pas l’objet de représailles dans un conflit guerrier entre d’autres nations du monde.«
En théorie donc, les navires américains ne peuvent être davantage taxés que les navires d’autres pays. Dans une interview accordée à l’Associated Press, l’administrateur du canal, Ricaurte Vásquez Morales a affirmé que le canal ne peut pas non plus accorder un traitement spécial aux navires battant pavillon américain en raison du même traité de neutralité.
« Les demandes d’exception sont systématiquement rejetées, car le processus est clair et il ne doit pas y avoir de variations arbitraires, a-t-il ajouté. La seule exception prévue par le traité de neutralité concerne les navires de guerre américains, qui bénéficient d’un passage accéléré. » Il ne peut donc y avoir aucun autrement traitement de faveur que celui inclus à l’article 4 du Traité, concernant la priorité de passage des navires de guerre américains.
Selon Noel Maurer, professeur agrégé d’affaires internationales et de commerce international à l’université George Washington et coauteur du livre « The Big Ditch : How America Took, Built, Ran, and Ultimately Gave Away the Panama Canal », les péages sont aujourd’hui environ 2,5 fois plus élevés qu’à l’époque où les États-Unis exploitaient le canal, après ajustement pour tenir compte de l’inflation.
« Est-ce exorbitant ?« , se questionne-t-il auprès du site factcheck.org. « D’après les statistiques fournies par le Panama, les exportateurs américains et les utilisateurs nationaux ont versé au Panama environ 2 milliards de dollars en 2023, soit 59% de l’ensemble des recettes du canal », a déclaré M. Maurer.
Or 70% du trafic maritime qui traverse le canal de Panama part ou arrive dans des ports américains, selon AP. « Le commentaire de M. Trump selon lequel les navires américains sont « sévèrement surtaxés et ne sont pas traités équitablement » pourrait donner la fausse impression que les navires américains doivent payer des prix plus élevés que ceux des autres pays », conclut Noel Maurer.
Deux ports gérés par un consortium basé à Hong Kong mais le canal reste géré par le Panama
Dans la dernière partie de son discours consacré au Panama, Donald Trump affirme que « la Chine exploite le canal de Panama. » Il justifie son mécontentement par le fait que « nous (les Américains, NDLR) ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama » et, conclut-il, « nous le reprenons. »
Là encore, le traité de 1977 est en théorie assez clair sur les responsabilités de la gestion du canal. L’article 5 du traité indique : « Après l’expiration du traité sur le canal de Panama (celui du Traité Hay-Bunau-Varilla de 1903 qui prend fin le 31 décembre 1999, NDLR), seule la République du Panama exploitera le canal et maintiendra des forces militaires, des sites de défense et des installations militaires sur son territoire national.«
Actuellement, le Canal de Panama est toujours contrôlé et administré par les autorités panaméennes.
En revanche, deux ports situés aux extrémités du canal sont gérés par des entreprises chinoises confirme Ricaurte Vásquez Morales, administrateur du canal de Panama, à Associated Press. 40% des conteneurs des États-Unis passent par ces deux ports, complète le New York Times. Ils sont exploités par Hutchison Ports PPC, un consortium basé à Hong Kong qui a remporté un appel d’offres en 1997.
Le principal actionnaire de ce consortium est une famille de milliardaires de Hong Kong et non le gouvernement chinois, précise le New York Times. Néanmoins, l’extension de lois « sur la sécurité nationale » décidée par le pouvoir chinois à Hong Kong inquiète les responsables américains qui craignent que le gouvernement chinois n’exerce une influence sur les entreprises privées. Il est ainsi craint que ces sociétés chinoises soient actives dans la surveillance de navires empruntant le Canal de Panama.
« Un rapport récent de Strategy Risks, une société d’analyse, a déclaré qu’aucun lien direct spécifique au Panama n’avait été trouvé entre CK Hutchison et le Parti communiste chinois, mais que la participation de l’entreprise à la gestion des ports du canal de Panama soulevait des problèmes de sécurité en raison des liens de sa société mère avec la Chine« , écrit encore le New York Times.
« Les investissements chinois au Panama sont soumis à la législation panaméenne. Les accusations selon lesquelles la Chine gère le canal sont sans fondement« , a affirmé Ricaurte Vásquez Morales, directeur de l’Autorité du canal de Panama, au Wall Street Journal, ajoutant que « la Chine n’est absolument pas impliquée dans nos opérations« .
Le président du Panama, José Raúl Mulino, a également contesté l’affirmation de M. Trump en déclarant : « Il n’y a absolument aucune ingérence ou participation de la Chine dans tout ce qui concerne le canal de Panama« .
Les trois affirmations sont fausses
Au regard des différentes sources, les trois affirmations de Donald Trump tenues dans son discours d’investiture au sujet du Canal de Panama sont fausses. Si les États-Unis ont bien investi un montant record pour construire le canal, cette construction n’a pas coûté 38.000 vies comme l’affirme Donald Trump. Le bilan humain de la construction américaine est plutôt estimé autour de 6000 décès, dont 300 Américains. Les autres étant surtout issus de la Barbade.
Par ailleurs, les Etats-Unis ne paient pas davantage de taxes ou de droits de passage selon l’administrateur du Canal de Panama.
Enfin, le canal est exclusivement administré par les autorités panaméennes et non par les Chinois, comme l’affirme le président Trump. Seuls deux ports situés aux extrémités du canal sont gérés par une société privée basée à Hong Kong. Il n’est pas exclu que ces deux ports soient sous pression du pouvoir chinois ou soient actifs pour le renseignement chinois mais le canal lui-même reste sous entière administration panaméenne depuis le 31 décembre 1999.
Extrait RTBF.be