Au cœur de la guerre en Ukraine : deux visions historiques différentes et des squelettes dans le placard

Statue de Bogdan Khmelnitski, chef militaire et politique des Cosaques d’Ukraine

Depuis trois ans, la guerre en Ukraine fait rage. Ce conflit militaire est aussi une guerre des histoires avec d’un côté, le récit instrumentalisé par Vladimir Poutine pour justifier l’offensive et de l’autre, la réappropriation de l’histoire nationale par les Ukrainiens. Aux yeux de Vladimir Poutine, la Russie et l’Ukraine ne forment qu’un seul et même peuple. La farouche volonté d’indépendance de l’Ukraine ne date pourtant pas d’hier..

L’Ukraine au Moyen-âge et aux Temps Modernes

Statue de Bogdan Khmelnitski, chef militaire et politique des Cosaques d’Ukraine

Dès le 9e siècle, un peuple viking se fraye un chemin vers l’Orient en cherchant des routes commerciales. On peut suivre son parcours depuis la Scandinavie vers l’intérieur de l’Europe de l’Est par le fleuve Dniepr jusqu’à Constantinople. Ces Vikings aussi appelés « Varègues » prennent le contrôle d’une importante garnison à Kiev et en font leur propre comptoir, puis leur capitale après avoir soumis le pays. En 988, le prince Volodymyr fait de Kiev le centre du christianisme orthodoxe. Par la suite, entre le 14e et le 17e siècle, l’ensemble du territoire ukrainien appartient à la Pologne et à la Lituanie. C’est le temps de la République des deux nations où l’agriculture ukrainienne enrichit la noblesse polonaise.

L’Ukraine des Cosaques

Au 17e siècle, les Cosaques ukrainiens règnent sur le territoire de part et d’autre des rives du fleuve Dniepr. Les Cosaques sont une nation de flibustiers, de mercenaires, de pêcheurs et d’agriculteurs. Ils se désignent eux-mêmes d’après leur quartier général, le « Zaporozhian Sich », une colonie fortifiée. Leur désir de liberté les pousse à se rebeller contre la noblesse polonaise, à chercher d’autres alliés dont la Moscovie.

En 1654 à Pereïaslav, les Cosaques pensent sceller une union militaire avec l’empire de Moscou mais ces derniers ne le voient pas de cet œil. Pour eux, le serment prêté a valeur d’allégeance. Par la suite, le chef cosaque Ivan Masepa, qui s’était allié au Roi suédois Charles XII, perd la bataille décisive de Poltava. Dans l’Ukraine d’aujourd’hui, Masepa est considéré comme un héros. De cette époque date également un élément important de l’identité ukrainienne : la liberté. Pour les Cosaques, la liberté était primordiale. Selon l’historien Andreas Kappeler, c’est là que se forme le mythe de l’Ukraine. L’exemple le plus frappant en est le refrain de l’hymne national ukrainien qui affirme : « Corps et âme, nous luttons pour notre liberté et nous montrerons que nous sommes les descendants des Cosaques« .

L’Ukraine des 18e et 19e siècles

Dans sa volonté d’expansion, Catherine II de Russie colonise les territoires, introduit la langue russe, transfère la majorité des paysans ukrainiens au servage et fait distribuer les terres aux hauts fonctionnaires. Elle marque ainsi la fin de l’ère des Cosaques ukrainiens libres. En 1783, elle conquiert la péninsule de Crimée sur les Turcs, ainsi qu’une large bande le long de la mer Noire. Elle appelle cette région « Novorossiya ». De nouvelles villes y sont fondées comme Kherson, Odessa et Yekatarinoslaw, l’actuelle Dnipro.

Au 19e siècle, le poète Taras Chevtchenko joue un rôle important pour la langue ukrainienne. Ses poèmes qui parlent du manque de liberté du peuple ukrainien provoquent un scandale à Saint-Pétersbourg. Non seulement ses textes sont considérés comme rebelles mais sont écrits en ukrainien. À cette époque, la langue ukrainienne, la langue du « petit russe », comme on l’appelait alors, était considérée comme un dialecte. En 1876, le tsar Alexandre II, interdit l’impression et la distribution d’écrits ukrainiens qu’il considère comme une menace pour l’unité de son empire.

A la suite de la désintégration de l’empire russe apparaissent des mouvements nationalistes. L’état indépendant d’Ukraine est fondé par Mykhaïlo Hroushevsky mais la jeune république est prise entre les impérialistes russes et les bolcheviks. Après 3 années de guerre civile, l’Ukraine devient communiste et fait partie de l’Union soviétique en 1922. Aux yeux de Vladimir Poutine, l’État ukrainien est exclusivement l’œuvre des bolcheviks de Lénine.

L’Ukraine au 20e siècle

À la fin des années 1920, Joseph Staline déclare l’ensemble des récoltes de céréales de l’Ukraine et de l’empire propriété de l’État. Les agriculteurs ne sont plus autorisés à disposer de leurs propres récoltes. Mais en 1932, sa décision provoque une famine sans précédent qui fera 4 millions de morts en Ukraine. Appelée « Holodomor », cette famine reste un traumatisme qui a été dissimulé pendant longtemps. Jusqu’à la fin des années 1980, la famine n’a jamais été discutée publiquement en Ukraine. Durant l’entre-deux-guerres, des Ukrainiens comme Stephan Bandera collaborent avec l’Allemagne nazie. Avec l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN), il proclame l’État ukrainien indépendant sans l’autorisation des Nazis. Bandera sera envoyé par les Nazis au camp de concentration de Sachsenhausen.

Sous la Russie de Khrouchtchev, la péninsule de Crimée est rattachée administrativement à la République soviétique d’Ukraine afin de la développer économiquement. Khrouchtchev d’abord, puis Brejnev ensuite, adoptent une politique d’industrialisation et de modernisation à un rythme rapide avec l’implantation, en 1977, de la centrale nucléaire de Tchernobyl au nord de Kiev. En avril 1986, le pire scénario se produit : le bloc 4 du réacteur de la centrale explose. Rien qu’en Ukraine, plus de 3 millions de personnes sont touchées par les retombées radioactives. Le gouvernement de Moscou tente tout d’abord de garder la nouvelle secrète, afin de dissimuler l’ampleur de la catastrophe. Pour les Ukrainiens, il s’agit là à nouveau d’un manque de respect de la part du pouvoir central.

En 1991, suite à la dislocation de l’URSS, l’Ukraine devient à nouveau indépendante. Leonid Kravchuk devient le premier président de l’Ukraine libre. En 1994, l’Ukraine abandonne ses armes nucléaires en échange de garanties sur sa sécurité et son intégrité territoriale. Mais à la suite de la révolution de 2014, la Crimée est annexée par la Russie. Et la guerre civile éclate dans l’est du pays contre les séparatistes pro-Russes. Face à la menace russe et au non-respect par la Russie de ses engagements de 1994, l’Ukraine cherche alors de nouvelles garanties de sécurité en se rapprochant de l’OTAN.

L’Ukraine aujourd’hui

En février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. En mai 2023, Vladimir Poutine vient présenter une nouvelle découverte au Kremlin. Le Président de la Cour constitutionnelle, Waleri Sorkin, a trouvé dans les documents de la Cour la copie d’une carte du 17e siècle, établie sous Louis XIV qui ne mentionne pas l’Ukraine. « Le gouvernement soviétique a créé l’Ukraine soviétique. Avant cela, il n’y avait pas d’Ukraine dans l’histoire de l’humanité » martèle Poutine. Selon l’historien suisse, Andreas Kappeler, spécialiste de l’Europe de l’Est, supprimer l’histoire d’un peuple ou d’une nation est un élément fort dans la guerre de l’information. Pour Timothy Snyder, également spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de l’Est, il est pourtant évident que le territoire ukrainien se trouve bien sur la carte avec la mention « Ukraine des cosaques ». C’est donc à ses yeux un très bel exemple de la façon dont certains voient ce qu’ils veulent voir ou ne pas voir…

ParFabienne Cullus

Extrait de RTBF.be

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