Les gamins au fond de la mine (5)

Ce travail, je ne l’ai fait que pendant 2 semaines car lorsque le conducteur Monsieur Libotte m’a demandé ce que je faisais à Forchies, je lui ai répondu que j’étais conducteur de chevaux. » Alors, me dit-il, demain vous irez à l’étage de 330 m car il manque un conducteur de chevaux. Le lendemain, je commençais à 330 m pour conduire le cheval. Il s’appelait Pierre. J’ai demandé quel serait mon salaire. Le porion m’a dit : « Ne t’en fais pas, ce sera le même que dans la taille. » Alors il m’a expliqué ce que j’avais à faire. « Premièrement, dit-il, attention le cheval est fougueux. Tu prends 4 chariots de terre plus une bérote de bois et tu les conduits à la taille pour la remblayer. Ensuite tu ramènes les chariots et les bérotes vides à l’envoyage et tu repars avec les pleins. » Le cheval était tellement difficile que ce travail ne me plaisait pas du tout. Parfois il frappait puis il se sauvait et je devais aller le reprendre à l’écurie.

Lorsque j’ai rencontré le chef porion Paul Jean, je lui ai expliqué que je voulais changer de poste. Il m’a répondu positivement et c’est ainsi qu’il m’a envoyé au troisième poste de nuit. Je n’avais donc plus mon camarade Fernand Bouillon qui passait me prendre à domicile. De 2 ans mon aîné, il était entré au régiment pour faire son service militaire. Me voilà au poste de nuit, j’étais dans une taille du même genre que celle du remblayage. Au troisième poste, c’était un autre travail. Pour commencer, nous, les quatre hiercheurs apportions la boiserie à la taille. Nous servions les ouvriers de ce dont ils avaient besoin.

Ensuite chaque hiercheur rejoignait un ouvrier pour l’aider à placer les tôles contre le mur et nous tassions le charbon. C’est ainsi que l’ouvrier Paul Constant (si ma mémoire est toujours bonne) m’a appris à boiser. Il m’a dit d’acheter une hache et il m’a montré comment façonner les bois pour les étançonnages. A 18 ans, j’étais ouvrier. C’était en 1939, mon salaire était encore augmenté de 39 francs comme hiercheur. J’ai reçu 55 francs comme jeune ouvrier et mon frère Pierre âgé de 16 ans m’a remplacé comme hiercheur avec Constant. Fin 1939, je gagnais 60 francs et au début de 1940, je gagnais 70 francs.

Le 10 mai 1940, on a donné l’ordre à tous les Belges de 16 à 35 ans de rejoindre Ypres. Nous sommes partis à trois frères, Auguste, Pierre et moi.

Notre voyage a été détourné car Ypres fut bombardée. On nous a envoyé en France pour former des compagnies de recrutement de l’armée belge (C.R.A.B.). Notre frère Alphonse était au canal Albert avec son régiment du deuxième chasseur à pied de Charleroi le 14 août 1940, Auguste et moi étions rentrés. Ce fut la grande joie pour nos parents puisque Pierre et Alphonse étaient déjà de retour à la maison. Après avoir passé une bonne journée tous ensemble, Auguste Alphonse et moi, nous avons repris le travail d’abatteur de charbon à Jumet au charbonnage d’Amercoeur puis celui de Bellevue. Nous étions toujours dans une bonne taille de 80 à 110 cm d’ouverture. Pierre était manœuvre. On se plaisait très bien dans ce puits car nous étions bien considérés par le personnel de maîtrise et les chefs ne gueulaient pas d’insultes pour commander comme c’était le cas dans d’autres puits. Je peux encore les remercier : Monsieur Libotte le conducteur, Monsieur Paul Jean, le chef porion et le porion monsieur Evrard. J’ai donc retenu tous ces noms et je félicite tous ces hommes de maitrise mais aussi tous les camarades de travail.

J’en étais à mon troisième charbonnage. Au mois d’octobre 1940 je me suis laissé entraîner par des camarades au puits numéro 6 Périer de Souvret. Ils m’avaient dit que je gagnerais beaucoup plus et que j’aurais moins de mal dans les tailles. Malheureusement, il fallut déchanter car je gagnais moins. Au lieu de 70 francs par jour que je touchais à l’Amercoeur, je n’avais plus que 62 francs au puits Périer. J’ai rouspété mais on m’a répondu que je n’avais pas 21 ans et pourtant, je faisais le même nombre de mètres que les autres ouvriers abatteurs.

Au début du mois de janvier 1941, les ouvriers de la taille où je travaillais m’ont accompagné au bureau de l’ingénieur mais il m’a répondu que n’ayant pas 21 ans, je n’avais pas droit au même salaire que les adultes. Alors l’aîné des ouvriers qui avaient pris la parole me dit : « Il ne vous reste plus qu’à donner votre préavis et retourner d’où vous venez. » Le 14 janvier 1941 je suis retourné à l’Amercoeur. J’étais content de retrouver mes anciens camarades de travail ainsi que le bon personnel de maîtrise.

Je ne suis resté que 3 mois au numéro 6 où je ne m’étais jamais plu car déjà le commandement était rude et de plus, c’était le puits qui avait le moins d’entretien. Je n’ai plus jamais connu de tels hommes dans les six charbonnages où j’ai travaillé par la suite.

Je ne peux pas écrire le nom de mes compagnons de travail comme je l’ai fait pour les autres. J’ai travaillé 6 mois à Jumet Hamendes, 2 ans au numéro 10 de Forchies la Marche, 3 ans à l’Amercoeur, 5 ans à Beringen en Campine, 15 ans à Mariemont Bascoup aux numéros 6 et 5 de Trazegnies. Mais je reviens en 1941, déjà c’était très difficile pour trouver du ravitaillement et quand on en trouvait, il était très cher.

Comme nous étions 10 personnes à la maison, ce n’était pas gai tous les jours. En juillet 1941, des affiches invitaient à aller faire du charbon en Campine et gagner plus d’argent mais aussi plus de ravitaillement. Ayant expliqué cela à nos parents, ils n’ont pas hésité. Nous sommes partis à vélo et en tandem pour prendre notre maman avec nous car il fallait choisir une maison qu’on a trouvée à Bourg Léopold. Après avoir signé les contrats au charbonnage de Beringen, nous devions commencer le 4 juin 1941, nous avons passé une nuit sur la paille dans une grange. Le matin du 30 mai 1941, nous avons repris nos vélos et nous sommes revenus à Courcelles pour préparer le déménagement. Pour nous aider, nous avons trouvé monsieur Dandoy, déménageur à Gosselies.

Quand je me suis rendu à Amercoeur pour demander à l’ingénieur de me libérer afin de déménager, il a refusé. J’ai dû abandonner 5 jours de travail et mon carnet. Je suis allé à l’hôtel de ville pour avoir un nouveau carnet de travail et le 2 juin 1941, nous partions à Bourg Léopold. Nous nous sommes installés dans la maison que nous avions louée à la Cité Moens.À suivre

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