Une approche éco socialiste de la souveraineté alimentaire.

En guise de mise en bouche, permettons-nous de resituer ce qu’est l’éco socialisme.
Ce mouvement prend ses racines dans une relecture de la pensée écologiste de Karl Marx. “Le Capital n’épuise pas seulement le travailleur, il épuise aussi la terre”[1]. Constat qu’il est désormais impossible de nier, après deux siècles de capitalisme industriel et financier, alors que le changement climatique est désormais établi et pratiquement irréversible et que nous assistons à la sixième extinction de masse. La terre est épuisée, les travailleurs aussi. On ne peut créer un paradis social sur un désert écologique, comme on ne peut créer de paradis écologique sur une ruine sociale. L’éco socialisme tente donc de résoudre cette équation, en proposant l’émergence de nouveaux fonctionnements, d’un nouveau paradigme, sortant de la logique productiviste et introduisant notamment la planification démocratique.
Si cette idée est déjà en germes dans l’Allemagne des années 1970 et continue alors son petit chemin, on peut considérer qu’elle émerge vraiment au début du 21ème siècle, à travers les travaux de nombreux chercheurs, militants et intellectuels, et notamment en 2002, dans le “Manifeste éco socialiste international”[2], rédigé par Michael Löwy et Joël Kovel. Depuis, de nombreux mouvements et partis politiques se sont soit inspirés de cette vision – en version allégée -, soit directement créés en se basant sur elle. Ceci implique des variations entre les courants, certains s’inspirant également de l’écologie sociale, qui découle du communalisme libertaire. Ces deux modèles ont de grands points de convergence, en termes d’organisation à la base, mais divergent sur les stratégies de rupture.
L’objet de la série d’analyses à venir, à commencer par celle qui s’ouvre ici, est d’ancrer cette vision dans le quotidien, d’entre-apercevoir les possibilités de transformation sociale qu’elle peut créer au niveau principalement local.
La question des pratiques agricoles, de la préservation des sols au maintien d’une agriculture paysanne, de la sortie des traités de libre-échange à l’organisation des modes de production et de distribution d’une alimentation de qualité accessible au plus grand nombre, touche du doigt les besoins primaires de tout individu. Du producteur au consommateur, de la fourche à la fourchette.
Les accords de libre-échange, tels que le récent traité UE-Mercosur, ont bien entendu un impact sur les productions agricoles dans les différents pays contractants et tiennent rarement compte des réalités de terrain[3]. Priorité est donnée aux monocultures, aux élevages de grande ampleur destinés à l’exportation, et souvent les modèles agricoles ainsi que les aides structurelles favorisent les grandes exploitations. Ces mêmes modèles entraînent un épuisement des sols, une déforestation massive, une surconsommation d’eau, une diminution et une pollution des nappes phréatiques. La chose semble connue. Au Sud comme au Nord, ce sont les fermes familiales, les petites coopératives paysannes, les cultures vivrières qui pâtissent de ces choix politiques. Or, d’un point de vue environnemental tant que social, la relocalisation de la production alimentaire fait partie des réponses possibles aux différentes crises actuellement traversées. Il ne s’agit pas pour les Etats de se replier sur soi, mais de protéger et de développer des modèles résilients, permettant à la fois l’approvisionnement de la chaîne alimentaire et le maintien de l’emploi dans l’agriculture locale, ainsi qu’un niveau de rémunération digne pour les producteurs.
C’est dans cette optique que des pratiques telles que les régies agricoles, ou la sécurité sociale alimentaire peuvent être mises en place.
Les régies agricoles sont des structures locales, gérées par les pouvoirs communaux. Elles permettent à ceux-ci de garder la mainmise sur leur foncier et de le valoriser, plutôt que de le mettre en vente[4]. Pourvoyeuses d’emplois non-délocalisables, tant permanents que saisonniers, elles offrent aussi la possibilité de contrôler la qualité des produits utilisés dans les cuisines relevant de la collectivité. En effet, il s’agit de développer sur le territoire, avec une gestion communale, ou supra-communale, une activité le plus souvent de maraîchage, mais qui peut également prévoir des activités de conserverie, avec pour but de fournir les services à la population tels que les crèches, les cantines des écoles, les maisons de repos et les services à domicile pour les personnes moins valides.
D’autre part, ce type de structure évite d’être soumis aux règles relatives aux marchés publics, et donc à la règle du moins disant. L’expérience est déjà en cours notamment dans plusieurs villes de France, tant dans des zones rurales que dans des zones urbaines denses, avec des adaptations aux différentes réalités locales.
En effet, il convient de calibrer la régie, afin qu’elle réponde aux objectifs fixés, sans nuire au tissu agricole déjà existant. Des modes mixtes, alliant une régie avec du personnel maraîcher et la mise à disposition de terres à des coopératives paysannes, à de jeunes exploitants souhaitant se lancer dans ce genre d’activités, peuvent être explorés. Quoi qu’il en soit, ce type de projet relève du travail de long terme, le nombre d’acteurs concernés étant important qu’il s’agisse des élus locaux qui pour des raisons idéologiques, peuvent bloquer à l’idée de la création d’un “kolkhoze”, des services auxquels la régie viendra s’adjoindre ou des publics à qui les repas seront destinés. Autant de possibles zones de blocages, de pierres d’achoppement, mais aussi d’accélérateurs et d’ambassadeurs du projet, si celui-ci est mené à bien.
De l‘échelle locale à l’échelle nationale, un autre projet à très long terme visant à la fois la population et les producteurs, est celui de la création d’une branche supplémentaire de la sécurité sociale : la sécurité de l’alimentation. Le sujet est en débat tant dans les milieux académiques, à travers notamment les travaux de l’économiste David Cayla, que dans le milieu associatif, entre autres via les réflexions au sein d’organismes comme la Ceinture Alimentaire Liégeoise et trouve son origine dans les mouvements paysans français.

En effet, lors de rencontres consacrées en 2015 aux critères d’élaboration de la Politique agricole commune, constat est posé que ceux-ci reposent sur les seuls modes de production, sans tenir compte de la destination finale des produits. Aucune adéquation avec la demande. Or, la préservation et le développement de l’agriculture paysanne nécessitent une augmentation de la demande pour ses produits. Comment faire, dès lors, pour permettre à des populations déjà en difficulté financière d’avoir accès à cette production plus respectueuse de l’environnement, plus rémunératrice pour les travailleurs du secteur, mais de facto plus onéreuse ? Comment faire sortir l’agriculture paysanne d’un marché de niche, accessible aux seules tranches de la population ayant un revenu supérieur ?
S’ébauche alors la proposition de la sécurité sociale alimentaire. Partant du constat que l’aide alimentaire, bien que répondant à des besoins urgents et concernant un public précaire de plus en plus nombreux, s’avère pour celui-ci stigmatisante, cette proposition consiste en la mise en place d’une allocation mensuelle universelle, financée par des cotisations dédiées et calculées en fonction des revenus. Cette allocation serait réservée à l’achat de produits conventionnés, lesquels seraient déterminés en fonction des besoins exprimés. Bien entendu, les modalités d’organisation sont encore à définir. Quel organisme perçoit les cotisations et distribue les allocations ? Quel processus pour choisir les produits concernés ? Comment impliquer les citoyens dans le processus ? A ce stade, une proposition émerge : l’organisation de caisses de sécurité sociale alimentaire décentralisées. L’idée sous-jacente est d’associer les citoyens et les producteurs à la prise de décision, de créer des espaces de rencontre afin de lever les potentielles barrières et d’ancrer chaque caisse de sécurité sociale alimentaire dans la réalité du terrain. Pour ce faire, chacune d’entre elles couvrirait une zone maximale de 20.000 habitants. Le modèle est donc en gestation, en discussion et dans les circonstances politiques actuelles, peut sembler utopique. Mais qu’est-ce qu’une utopie, finalement, sinon un futur qui prend le temps de la maturation ? Une idée en germe qui attend le moment propice pour s’inscrire dans la réalité ?
Bien entendu, ces deux pistes, ces deux propositions sont à considérer parmi d’autres, elles ne constituent en rien une panacée. Mais, dans une approche éco socialiste qui peut parfois sembler éminemment théorique et lointaine dans sa volonté de changement radical de la société, elles constituent des points d’ancrage, des instantanés de solutions concrètes, soit qu’elles soient déjà mises en œuvre, comme les régies agricoles, soit que leur fonctionnement soit déjà en phase de réflexion … Et ce sont surtout des exemples de cette pensée cherchant à concilier, par delà la théorie, des modes de production plus écologiques, des modes de fonctionnement plus démocratiques, et qui tiennent compte des classes populaires, des plus précaires et des travailleurs qui nous nourrissent toutes et tous.
Virginie Godet
Extrait de l’ACJJ
[1] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Ch. XV, paragraphe 10. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-10.htm
[2] https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps-04-95-96.pdf
[3]https://france.attac.org/actus-et-medias/le-flux/article/les-accords-de-libre-echange-contre-les-droits-humains-et-l-environnement
[4] A titre d’exemple, https://www.liege.be/fr/je-trouve/ventes-de-batiments/le-cpas-de-liege-vend-une-exploitation-agricole-7-7