
Fin novembre de cette année, la nouvelle a secoué le pays. Audi-Forest devait cesser sa production le 28 février 2025. 3000 salariés, compte non tenu des sous-traitants, restaient sur le carreau. Un grand nombre d’entre eux pourra retrouver un emploi en Flandre. Toutefois, ce ne sera plus aux mêmes conditions de rémunération, lesquelles étaient plus intéressantes dans l’industrie automobile. Il est vrai que dans ce secteur, l’intensité des rythmes de travail contribue à une forte sujétion comportant des risques de stress et de dégradation de la santé mentale.
En tout cas, c’est une page d’histoire qui se tournait en région bruxelloise. Pour information, Vokswagen, qui appartient au groupe VAG tout comme Audi, avait commencé ses activités sur le site de Forest dès 1949. A l’origine, celui-ci appartenait au groupe D’Ieteren. Il a été racheté par VW en 1970 alors que l’usine forestoise venait de produire sa millionième Coccinelle.
Premières secousses
A cette époque encore bercée par l’optimisme des Golden Sixties, la demande des consommateurs pour l’automobile était en pleine croissance. Voilà pourquoi VW entendait multiplier par deux la production de ce qui était à l’époque VW Forest. Au milieu des années 2000, le groupe allemand a dû affronter une situation aux antipodes des années 1970. Les heures fastes du marché automobile à l’ouest du continent européen étaient désormais révolues. Les usines du groupe Volkswagen AG ne tournaient alors plus qu’aux trois quarts de leurs potentialités depuis quelques années. La concurrence vit une situation analogue. La vente de nouvelles voitures ne permet plus de nourrir la croissance de la production tant et si bien qu’une partie des sites de production est excédentaire. On parle, dans ce cas, de surcapacités.
Cette question des surcapacités n’est pas dénuée d’idéologie en arrière-plan. En effet, même si le marché automobile était effectivement moins dynamique chez nous, le groupe VAG dégageait du bénéfice. Ce n’est évidemment pas un détail.
VW-Forest connaît une période difficile à cette époque. L’usine de Forest cède alors la production la Golf, soit le modèle-phare de VW, aux sites allemands du groupe. Le scénario de Renault Vilvoorde est encore dans toutes les têtes en Belgique. Les travailleurs du site belge de Volkswagen se mobilisent et le personnel politique monte également au créneau. Il est vrai que si la chaîne VW fermait à Forest, tout le paysage industriel du sud de Bruxelles trinquerait. En effet, en comptant les emplois indirects, la CSC Metal redoutait une perte 13.000 emplois au total. Très pragmatiquement, le gouvernement Verhofstadt mettait en place un plan de réduction des cotisations de sécurité sociale destiné à maintenir une activité de production automobile à Forest. Le « coût du travail » (air connu) était alors envisagé comme seule explication aux déboires de VW Forest.
Pour l’heure, retenons qu’à cette même époque, Audi, une autre marque du groupe VAG, est désireuse de commercialiser une petite voiture Premium (en l’occurrence, l’Audi A1) destinée aux classes moyennes supérieures urbaines (comme BMW le faisait avec la Mini depuis la fin des années 1990). Le plan de réduction des cotisations sociales mis sur la table va alors amener Audi à reprendre le site de Forest. La presse patronale se montrait particulièrement dithyrambique [1].
La réalité était cependant un tout petit peu moins rose. Les syndicats avaient le couteau sur la gorge. Outre le soutien au groupe allemand mis en œuvre par le gouvernement, la politique de réduction des coûts comprenait également un allongement de la durée du temps de travail de 35 à 38 heures sans augmentation salariale à la clé ainsi qu’une flexibilisation renforcée de l’emploi. Retenons pour l’heure que la réponse à la crise correspondait, dès cette époque, à une baisse du salaire horaire. Pour autant, l’emploi n’était pas du tout sauvé sur le site bruxellois de VAG. En effet, le passage de la production de la Golf à l’Audi A1 correspondait à une vilaine réduction de la voilure à Forest et se soldait par la suppression de 3.000 emplois (sur près de 6.000) mais l’usine était (provisoirement) sauvée.

On notera avec le plus grand intérêt que le groupe VW avant la grande restructuration à Forest opérée en 2006 dégageait un profit de 2 milliards d’euros. Si l’on rapporte ce bénéfice aux actifs fixes de l’entreprise (c’est-à-dire l’équipement, terrains compris, nécessaire à la production), on peut déterminer le taux de profit du groupe VAG. Il s’élevait à cette époque à 10,17%[2]. Pour la petite histoire, le taux de profit moyen entre 2000 et 2005 du groupe VAG a été de 6,796%[3]. La restructuration a plus que vraisemblablement porté ses fruits. En effet, on note que le taux de profit moyen entre 2007 et 2017 s’est élevé à 12,356%. Le relèvement est spectaculaire[4]. On précisera de surcroît que cette moyenne intègre deux années très particulières. D’une part, on retrouve les données comptables de 2009, c’est-à-dire l’année de la Grande Récession, qui a vu le taux de profit de VAG Group descendre en deçà de 3% alors que le monde se débattait avec les conséquences désastreuses de l’explosion de la bulle des subprimes aux Etats-Unis. Ensuite, il ne faut pas oublier qu’en 2015, le groupe a perdu de l’argent. A cette époque, il a dû faire face aux conséquences du « dieselgate » quand il a été prouvé que VW avait menti au sujet du niveau réel d’émissions polluantes de ses véhicules. Plus de 16 milliards d’euros ont été provisionnés pour faire face au paiement des amendes. Il en a résulté une perte pour l’exercice 2015 de 1,4 milliard d’euros.
Face à ces chiffres, on ne tirera pas un grand coup de chapeau à la firme Audi quand elle a investi 300 millions d’euros dans le but de rénover le site de Forest. Cet investissement avait, en effet, pour but d’accroître la productivité des travailleurs mais ces derniers n’ont guère été récompensés pour cette amélioration de la performance de l’entreprise. Etant plus productifs, ils produisaient plus et mieux par heure travaillée mais comme nous l’avions noté, le salaire par heure travaillée avait baissé. Le Capital gagne des deux côtés quand il se livre à ce type de stratégie. Pas étonnant, dans ces conditions, que la profitabilité du groupe ait été vigoureusement relevée[5]. Cette description au niveau de l’entreprise des premières mesures antisociales chez VAG doit nous conduire à nous interroger à un niveau plus macro davantage systémique.
A suivre.
Xavier DupretEconomiste
[1] L’Echo, Adieu VW Forest. Bonjour Audi Brussels, édition du 21 novembre 2011.
[2] VAG Group, Rapport financier 2006, calculs propres.
[3] VAG Group, rapports financiers 2000 à 2005, calculs propres.
4VAG Group, rapports financiers 2007 à 2017, calculs propres
5New York Times, Volkswagen to press for more hours for the same pay, édition du 12 juin 2006.