« Personne ne nous aide, même pas la France »

Contre vents et marées, le Secours populaire libanais maintient ses structures. Dès le mois d’octobre 2023, l’hôpital a stocké des produits, des médicaments et du matériel, mais tout s’épuise, y compris le personnel. « Personne ne nous aide, même pas la France, dénonce la directrice. Personne ne nous envoie rien. On travaille pourtant pour l’humanité. » Chafi Fouani, le directeur médical, acquiesce en soulignant le besoin de chirurgiens. En temps normal, l’hôpital compte 200 employés, sans les médecins.

Aujourd’hui, avec 15 docteurs, ils ne sont plus que 81. C’est aussi pour cela que Mads Gilbert, chef du département de médecine d’urgence du centre hospitalier universitaire North Norway, matière qu’il enseigne à l’université de Tromsø (Norvège), est venu donner un coup de main à l’équipe du Secours populaire libanais. Le praticien est intervenu à plusieurs reprises à l’hôpital Al-Shifa de Gaza. Il explique ainsi que « le temps est un facteur critique pour sauver les blessés. Or, il faut parfois une heure ou deux pour les amener jusqu’à nous ».

En buvant un thé, vêtu de la tunique bleue qui différencie les médecins des infirmiers, qui, eux, sont en vert, il ne décolère pas. « Ils ont encore bombardé des civils. Le monde doit faire un choix. Il n’y a pas de neutralité. Quel monde voulez-vous ? Un monde de guerre et d’apartheid ou un monde de paix ? »

Il considère que « la boussole morale de l’Europe s’est brisée ». Pour appuyer son propos, il cite le prix Nobel de la paix sud-africain, monseigneur Desmond Tutu : « Si tu es neutre en situation d’injustice, alors tu as choisi le côté de l’oppresseur. » Lui, qui se dit « content de porter le logo du Secours populaire libanais sur la blouse », insiste en utilisant l’Humanité comme intermédiaire : « Il faut donner de l’argent directement à cet hôpital. »

Pour garantir le fonctionnement de l’établissement et encourager bénévoles et salariés à y rester, Mona Abou-Zeid a décidé d’en accueillir le plus possible en assurant la prise en charge de la nourriture et le logement.

« J’ai vécu des guerres toute ma vie, mais celle-ci est plus effrayante que celle de 2006 »

C’est ainsi que Feryal Ramadan, 55 ans, a trouvé refuge dans l’enceinte de l’hôpital où sa fille de 25 ans, Jana, travaille comme biologiste. Ses mains dessinent des cercles dans l’air pour décrire les bombardements.

Dès les premiers jours de la guerre, son village de Zebdine, à quelque 6 kilomètres de Nabatieh, a été pris pour cible. « On a proposé de venir me chercher mais je n’avais pas peur pour moi. Quand les bombes ont commencé à tomber, j’étais dans les champs pour ramasser la mloukhiya (plante populaire du Proche-Orient – NDLR). Lorsque les frappes se sont rapprochées, j’ai dû me résoudre à partir avec ma deuxième fille », admet Feryal.

Si la guerre ne s’était pas installée dans son quotidien, qui se résume désormais à une chambre d’hôpital, cette mère de famille pourrait vivre de la vente de ses produits. Comme un témoignage de cette vie soudainement suspendue, Feryal a emporté avec elle un gros bocal de zaatar, mélange de thym, d’origan et de graines de sésame grillées. « J’ai vécu des guerres toute ma vie, mais celle-ci est plus effrayante que celle de 2006. Et à l’hôpital, on voit les blessés », explique-t-elle.

« Personne n’aime quitter son pays », abonde l’infirmier Mustafa Harkous, qui a également installé ses parents et Hadi, son fils de 14 ans, dans l’enceinte hospitalière avec quelques vêtements pour seuls bagages et une trousse de médicaments. Sa femme et sa fille ont préféré rejoindre Beyrouth, où elles se sentent plus en sécurité. Impressionné par son nouvel environnement, le jeune Hadi, admiratif de son père, hésite désormais entre une carrière d’infirmier et l’informatique.

Les soignants qui ont gardé leurs enfants auprès d’eux tentent de les distraire lorsqu’ils sont en pleurs lors des bombardements. « L’endroit a toujours été un refuge pour les habitants de la région. Certains ont vendu des bijoux, d’autres une vache pour alimenter la souscription lancée en vue de créer l’établissement. C’est pour cela que le lieu est si important pour les habitants », témoigne la directrice.

Tout entière dédiée à la coordination des soins d’urgence, elle n’a pas vu sa famille depuis plus de vingt jours. « On a construit cet hôpital, on lui appartient en quelque sorte. » La jeune femme a maintenant une crainte, celle de voir l’armée israélienne franchir le fleuve Litani, envahir Nabatieh et ordonner la fermeture du centre de soins.

Pierre Barbancey et Lina Sankari

Extrait de l’Humanité

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