
Dans une interview donnée hier matin (30/9) à la RTBf, Georges-Louis Bouchez persiste dans les propos qu’il avait tenus au micro de Radio Judaica, en estimant que l’attaque aux bipeurs menée par Israël au Liban relevait du « coup de génie ». Et il rajoute même une couche en validant entièrement l’escalade militaire au Liban, la justifiant au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Reprenons plus en détails ses propos, en montrant en quoi ils constituent un déni total des règles pertinentes du droit international.
– « Oui, c’est un coup de génie car cela a permis de tuer Nasrallah, lutter contre les terroristes est légitime » : la lutte contre le terrorisme ne permet pas de déroger aux règles du droit international humanitaire (DIH) et aux droits humains (DH), elle n’est « légitime » que dans le cadre du respect de ces règles. Assassiner le dirigeant politique d’un groupe armé ennemi est généralement prohibé et considéré comme « perfidie », comme le considère d’ailleurs le manuel militaire israélien.
– « Si on ne peut faire d’attaque ciblée ou de bombardement, quelle est la 3e voie ? C’est un coup de génie de mettre à mal le Hezbollah » : La fin ne justifie pas tous les moyens. Combattre un groupe armé ne permet pas n’importe quel type d’action. S’agissant de l’attaque aux bippers, elle ne peut justement pas être considérée comme « ciblée », puisqu’elle a visé indistinctement tout porteur de bipper à un moment donné, sans avoir aucune garantie que seuls des combattants du Hezbollah seraient touchés. Tout membre du Hezbollah, qui comporte plusieurs composantes, ne sont pas des combattants constitutifs de cibles légitimes. Il y a donc violation du principe de distinction (obligation de distinguer entre combattants et non combattants). Ce d’autant plus que le mode d’attaque (explosion simultanée de milliers de bipeurs) ne permettait pas de connaître les circonstances dans lesquelles ils allaient exploser, avec le risque de toucher des civils se trouvant aux alentours ou de causer des accidents, ce qui est advenu. Il y a donc là également violation du principe de précaution, obligeant les belligérants à évaluer et minimiser les risques de « dommages collatéraux », ce que le modus operandi ne permettait pas. Il faut signaler qu’en plus des morts signalés dans l’interview, il y a des milliers de blessés graves, dont tous ne sont certainement pas des combattants du Hezbollah. Et s’agissant des bombardements, ils posent en tout cas des graves problèmes au regard du principe de proportionnalité, qui exige de limiter les pertes civiles, au regard des avantages militaires escomptés.
– « Le droit international ? Je vous invite à lire les rapports du « War Institute », le centre d’étude de l’armée américaine, qui explique que cibler de manière si précise des terroristes est tout à fait dans le cadre… » : Il m’a été difficile de retrouver avec certitude la source à laquelle entend se référer Bouchez. On m’a indiqué que la source était citée dans un tweet de Bouchez. Il ne s’agit pas d’un quelconque « rapport » du Modern War Institute (l’appellation exacte), mais d’une opinion publiée dans le Daily Wire, un journal conservateur américain, signé par un membre (controversé) du Modern War Institute, mais aussi d’un conseiller juridique de la mission permanente d’Israël aux Nations Unies et d’un membre de l’Institut Misgav pour la sécurité nationale et la stratégie sioniste, qui dénie le caractère occupé des territoires palestiniens. Se référer à une opinion minoritaire prise par des auteurs aussi connotés et défendant des vues totalement contraires à celles généralement acceptées en droit international est pour le moins fragile. Il aurait été préférable de renvoyer par exemple à l’avis émis par Volker Turk, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU qui a déclaré : « La guerre a des règles, la distinction entre les civils et les cibles militaires est fondamentale et que toutes les précautions doivent être prises pour épargner les civils. Le droit international des droits de l’homme existe précisément pour protéger l’égalité et la dignité de tous les êtres humains, même en temps de guerre. Or viser simultanément des milliers d’individus, qu’ils soient des civils ou des membres de groupes armés, constitue une violation du droit international des droits de l’homme et, le cas échéant, du droit international humanitaire. Le droit international humanitaire interdit l’utilisation d’appareils piégés sous la forme d’objets portables apparemment inoffensifs, les actes de violence visant à semer la terreur parmi les civils constituent un crime de guerre. »

Photo Maurice Magis fils.
– « Qui est assez naïf pour croire que dans une guerre il n’y a aucun mort civil ? Je me réfère à des personnes compétentes dont c’est le métier. Le 11 septembre, il y a eu 2500 morts. À la suite de cela, deux guerres ont été menées par les pays occidentaux : l’Afghanistan et l’Irak. On a fait près de 500 000 morts dans ces deux conflits. Est-ce que pour autant nous sommes devenus un Etat génocidaire ? Je ne le crois pas » : Ces propos relèvent d’une grave et profonde confusion. Laissons de côté la question de la légalité de principe de ces deux guerres (celle d’Irak était manifestement illégale, la Belgique n’y a d’ailleurs pas participé). Dans toute guerre, légale ou non, le DIH et les droits humains s’appliquent à tous les belligérants, avec pour principe central le fait de préserver au maximum la vie des civils. Des civils peuvent être tués de manière incidente, mais toujours dans le respect du principe de proportionnalité (comme « victimes collatérales »). Tant dans la guerre d’Afghanistan que celle d’Irak, il y a de fortes présomptions de la commission de nombreux crimes de guerre, en particulier par les armées étatsuniennes et britanniques. Pour être illicite, une attaque visant ou touchant des civils ne doit pas être forcément « génocidaire », mais simplement non conforme au DIH. Et le fait de prétendre réagir à une attaque terroriste n’a aucune influence sur le respect des règles du droit des conflits armés. La question n’est donc pas de savoir si les guerres font des morts civils, mais de déterminer dans chaque cas, pour chaque attaque, si les règles applicables sont respectées par les belligérants.
– « A un moment donné, il faudrait que les standards juridiques qui s’appliquent à tous les pays du monde s’appliquent aussi à Israël dans les deux sens. La haine d’Israël est devenue tellement forte que l’on en vient à défendre des organisations terroristes ». Affirmation assez surprenante à vrai dire. Tout l’enjeu est précisément de faire appliquer le droit international par Israël. Comme les règles dont la Cour internationale de Justice a constaté, dans son avis rendu le 19 juillet dernier, qu’elles étaient violées de manière systématique par Israël par le fait de son occupation continue du territoire palestinien. Ou comme celles à la base de la demande de mandat d’arrêt émise par le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale à l’égard de Netanyahu et son ministre de la Défense, qui donnent lieu à des qualifications de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Et concernant le conflit Israël/Liban/Hezbollah, il faut rappeler que les mêmes standards s’appliquant à toutes les parties belligérantes, Israël ou Hezbollah, ce qui conduit à constater le non-respect du droit des conflits armés tant par l’un que par l’autre. Exiger le respect du droit international ne revient pas à « défendre les organisations terroristes ».
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