
Est-ce que le capitalisme a changé de nature ou est mort au profit de la technoscience et de nouveaux serfs de l’économie ? C’est la thèse développée dans Les nouveaux serfs de l’économie, le nouveau livre deYánis Varoufákis. Cet économiste, homme politique, ancien ministre des Finances de la Grèce dans le gouvernement SYRIZA d’Aléxis Tsípras et cofondateur du Mouvement populaire international DiEM25, estime qu’on est entré dans une nouvelle ère, celle du technoféodalisme. Interview dans Les Couleurs de l’Info avec Eddy Caekelberghs.
La mondialisation est le résultat d’une évolution plurielle de l’économie. Les développements technologiques agissent comme un carrefour entre ces deux concepts depuis des milliers d’années. Car la science et ses avancées, notamment au niveau des moyens de production, confrontées à l’évolution des relations sociales, jalonnent l’Histoire de l’humanité.
Dans Les nouveaux serfs de l’économie, Yánis Varoufákis reconnaît le triomphe du capitalisme, mais qu’il est désormais hors de contrôle : « Le capital qui est produit par des moyens de production est tellement triomphant qu’il a vaincu tous ses ennemis : le socialisme, le libéralisme, la démocratie sociale, la politique. Le capitalisme a vaincu tout. Il a muté le capitalisme en une forme très toxique : le cloud capitalisme. Il est tellement toxique que le virus a tué son hôte, le capitalisme. Il a créé une nouvelle forme de relation le cloud capital, qui est pire que le capitalisme classique« .
Pourquoi devrait-on parler de technoféodalisme en 2024 ?
Le cloud capitalisme. Voilà un nouveau concept qui bouscule nos repères. Quiconque développe ce capitalisme numérique, une matière incontrôlable par les gouvernements et les masses, règne en maître sur l’économie mondiale. « Les possesseurs de ce cloud capital, c’est la nouvelle classe dirigeante. Ils se conduisent et ils fonctionnent comme une nouvelle forme de seigneurs féodaux » assure ainsi l’économiste et homme politique de gauche radicale qui comprend dans cette désignation les GAFAM, mais aussi des gérants de cloud capital dans les anciens pays du tiers-monde comme l’Inde ou la Malaisie. Nous vivrions une nouvelle période féodale, mais adaptée à notre temps, que Yánis Varoufákis nomme technoféodalisme.
En d’autres termes, ce changement s’explique par ces technocrates qui auraient troqué la notion de profit, essence même du capitalisme, contre la notion de rente.
Yánis Varoufákis livre un exemple concret : la différence notoire entre Henry Ford et Jeff Bezos, tous les deux des hommes puissants, mais au capital différent. Le premier possédait des moyens de production énormes : machines, des lignes de production, voitures. Le deuxième détient surtout du cloud capital. « C’est un grand fief numérique, des énormes plateformes où beaucoup d’entre nous se trouvent en tant qu’acheteur, vendeur, commentateur, chroniqueur et nous faisons des transactions les uns avec les autres. Le capital de Bezos ne produit absolument rien. Aucun des livres, disques, CD, DVD, vélos électriques qui sont achetés et vendus sur sa plateforme. Mais il choisit la rente. Donc si vous vendez un livre ou si vous vendez de la musique ou un vélo sur Amazon.com, vous lui payez une rente énorme. Comme les paysans autrefois payaient (divers impôts) aux seigneurs féodaux« .
La rente cloud entretient l’inflation et appauvrit la population
Le système féodal impliquait diverses taxes aux paysans vivant sur des terres appartenant à un seigneur qui leur allouait ses biens fonciers. La plus connue était le cens, une sorte de rente perçue jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, à savoir une redevance annuelle portant sur une bâtisse ou un droit de passage sur une seigneurie.
Le profit que retirent aujourd’hui les responsables d’entreprises numériques serait donc une rente cloud, à l’image du système féodal, pour Yánis Varoufákis.
Un profit tout à fait différent des impôts que l’on verse à l’État, puisque ce dernier est chargé d’investir ces fonds dans des biens pour la collectivité. Cette rente cloud « se retrouve sur les îles Caïmans par un accord qui a été fait avec Amazon sur les impôts. C’est pire que la mafia » affirme l’ancien ministre grec des Finances. « Parce que la mafia, quand elle fait de l’argent, elle le dépense en Sicile ou ailleurs, en France ou en Italie. L’argent retourne dans un cercle vertueux. Lorsque les capitalistes du cloud siphonnent des milliards et des milliards, l’argent sort du cercle de la production. La demande s’écroule. Les gouvernements peuvent récupérer moins d’impôts. Parce que les capitalistes du cloud ne payent pas d’impôts. Le résultat, c’est que le gouvernement n’arrive pas à équilibrer ses comptes et Christine Lagarde doit imprimer plus d’argent pour pouvoir booster la demande. Et ça crée plus d’inflation. Ce qui fait que les pauvres souffrent encore plus« .
Se sortir de cette forme de capitalisme numérique

La société peut néanmoins se libérer de ce système technoscientifique, régit par une oligarchie du pouvoir numérique.
Même si l’État est parfois lié au secteur privé, comme on le voit avec Elon Musk ou Steve Jobs : « SpaceX n’existerait pas sans la NASA, sans l’argent du gouvernement américain, Internet n’existerait pas sans les dépenses publiques. Toutes ces choses à l’intérieur de votre iPhone ont été développées par des fonds et des recherches gouvernementales« .
Pour parvenir à cette fin d’assujettissement qui enrichit un plus petit cercle de personnes que ne le favorisait le capitalisme, il ne faut pas réglementer sur ces technocrates du numérique pense Yánis Varoufákis. Cette figure de la gauche radicale grecque propose de plutôt « changer la propriété du cloud capital » pour une vaste propriété publique numérique : « Nos municipalités peuvent créer leur propre application, en utilisant des codeurs locaux, des scientifiques de l’ordinateur locaux et toute application des municipalités pourrait agréger des services d’accès, des services de location, locations, d’appartements, de réservations d’hôtels…«
Par François Saint-Amand
Extrait de www.rtbf.be