
Les termes « modernité », « modernisation » et « moderniser » apparaissent à plus de 60 reprises dans les Déclaration de Politique Régionale et Communautaire. Notons qu’un concept utilisé à l’origine en histoire et en philosophie est ici mobilisé à des fins de communication politique. Cet exercice est parfaitement légitime tant il participe de la vie démocratique. Cependant, personne n’a à prendre pour argent comptant ce qui relève avant tout d’une entreprise de séduction des foules. En tout état de cause, la multiplication des références à la modernité ne manquera pas de surprendre tant la notion n’a rien d’évident.
En effet, la modernité serait en crise au point que des philosophes en ont décrété la mort clinique. Selon ces penseurs, les sociétés occidentales seraient entrées dans une nouvelle ère : la postmodernité. Cette dernière procèderait à la fois du désintérêt pour les grands récits transformateurs de la société et aussi l’apparition de grandes angoisses collectives se rapportant notamment aux crises environnementales.
Bref, « moderniser » ne va pas de soi par les temps qui courent. De ce point de vue, on peut assimiler le processus de droitisation à l’œuvre chez nous à un mouvement régressif, potentiellement illibéral, à l’instar de ce que le macronisme est devenu en France. Deux dossiers en témoignent de manière emblématique.
On commencera par la volonté de mettre fin au statut dans la fonction publique. C’est en 1937, sous l’impulsion de Louis Camu, Commissaire royal à la réforme administrative issu du parti… libéral, que le statut a été érigé en principe cardinal de l’organisation de l’appareil d’Etat en Belgique. Jusque-là, la doctrine en vigueur assimilait les fonctionnaires aux employés du secteur privé. Face à la pression fasciste qui gangrénait alors l’Europe, Camu a doté les serviteurs de l’Etat d’une capacité de résistance aux pressions autoritaires, quand bien même ces dernières seraient issues des urnes.
Sous couvert de modernisation, c’est donc bien à un retour au XIXème siècle auquel on assiste. Aux États-Unis, d’ailleurs, les fonctionnaires ayant réussi un concours ne sont pas non plus soumis aux mêmes aléas que les travailleurs du privé. Cette protection a été renforcée il y a peu afin de contrecarrer les desseins de Donald Trump. De surcroît, pour les enseignants, le statut garantit une promesse de la modernité, à savoir la promotion de l’esprit critique à l’égard des traditionalismes. A ce propos, on imagine aisément les difficultés qu’éprouveront face à des directions et des pouvoirs organisateurs conservateurs, des professeurs de sciences sociales privés du statut lorsqu’ils aborderont la différence entre « genre » et « sexe biologique », distinguo constaté empiriquement en anthropologie dès les années 1930.
On peut également douter du caractère moderne de la réhabilitation de l’héritage telle qu’elle sera mise en œuvre à l’avenir. Là encore, l’opération tourne le dos aux revendications historiques du parti libéral (décidément !) qui a milité à la fin du XIXème siècle pour l’introduction d’une taxation des héritages dans la fiscalité du jeune Etat belge. De nos jours, l’alliance idéologique entre « riches (néo-)libéraux et familialistes est responsable du rejet des droits de succession »[1]. Cette tendance coïncide avec la désindustrialisation de nos pays dans lesquels des plateformes financières constituent l’épine dorsale d’une économie rentière centrée sur la captation de valeur ajoutée à partir des grands pays émergents. La passivité résultant du fait d’accumuler du capital par ce biais s’avère évidemment peu porteuse pour ce qui est de la prise d’initiative. Dès lors, on comprend mieux en quoi la Révolution industrielle s’est révélée propice à l’apparition au sein de la famille libérale d’un courant favorable aux droits de succession. A contrario, notre époque se caractérise par une importance de plus en plus marquée de l’héritage dans la composition des patrimoines. C’est ainsi qu’en France, la part de la richesse transmise par succession est passée de 2,5% en 1950 à 15% en 2010[2].
Avec cette mesure, la Wallonie semble donc a priori plutôt accélérer un mouvement de convergence vers la postmodernité néolibérale. On s’attachera à vérifier si à l’avenir, le renforcement des mécanismes rentiers, résultant notamment de la diminution des droits de succession, s’avèrera compatible avec l’objectif de réindustrialisation. Dans la France macronienne, l’activité industrielle en 2023 était, d’après les chiffres de l’INSEE, inférieure de 2% à son niveau de 2017, début du premier quinquennat d’Emmanuel Macon. Alors que la production manufacturière a augmenté de 1,1% en moyenne par an dans l’Hexagone entre 1999 et 2017, elle y a, depuis, diminué de 0,2 % chaque année.
C’est bien connu, Les promesses n’engagent que ceux qui les croient…
[1] André Masson, « L’impôt sur l’héritage. Débats philosophico-économiques et leçons de l’histoire » in Revue de l’OFCE, vol.156, n°2, 2018, p.132.
[1] Thomas Piketty, « On the long-run evolution of inheritance: France 1820-2050 », Quarterly Journal of Economics, vol.126, 2011, p.1077.
Signataires
Jean-François Tamellini, Secrétaire Général de la FGTB wallonne
Laurent Pirnay, vice-président CGSP fédérale
Myriam Delmée, présidente fédérale SETCa-BBTK
Françoise Bernard, présidente du SETCa Wallonie
Philippe Samek, secrétaire national Finances CNE (CSC)
Nico Cué, ex Secrètaire Général Métallos MWB (FGTB)
Marc Maesschalck, Professeur à l’Institut Supérieur de Philosophie de l’Université catholique de Louvain et Président du Centre de Philosophie du Droit (UCL)
Maité Mola, secrétaire aux relations internationales du Parti de la Gauche Européenne (PGE)
Robert Tangre, président du Secours Populaire Wallonie-Bruxelles
Xavier Dupret, économiste AJJExtrait de l’Echo