La catastrophe

Vers 9 h 30 ou 9 h 45, ma femme est venue m’éveiller en me disant : » Jean, ton frère Albert est arrivé. Il travaillait à la surface et est venu m’annoncer qu’il y avait un coup de grisou. »

De suite, Joseph et moi nous sommes partis avec sa voiture en disant : « C’est certainement au mur du 27 et tous les hommes de cette taille seront pris dans le coup de grisou. »

Georges Sturbois

Arrivés sur place, Maurice Doliver nous a dit : « Venez voir, il y a déjà un mort qui est remonté et je crois que c’est votre frère Georges. » C’était bien lui !

Tout de suite, nous avons mis nos habits de mineur car le chef porion Saint-Denis était occupé à former une deuxième équipe de secours qui fut composée comme suit Maurice Dolivier, François Hembise, Joseph Gilot, Raymond Gamache, Léon Saint-Denis, Henri Joly, mon frère Joseph et moi sommes descendus par 490 m pour remonter les corps de nos camarades.

Mais une équipe de secours avait été formée par Jean-Pierre Droguet avec Georges Navet, Meuleniser, Stanis Sedec, Arthur Van Wemerch, Edmond Van Puyvele et des ouvriers

Avant notre équipe, monsieur Histace, l’ingénieur accompagné de Pierre Lebacq, ouvrier, avait récupéré mon frère Yvon gravement blessé qui avait été tout de suite dirigé vers l’hôpital de Morlanwelz avec Julien Roelants et Edouard Noël. Ce dernier mourut en arrivant à l’hôpital.

Nous, lors de notre première remontée, on nous dit : « Votre maman vous demande. Elle est à la grille avec votre belle-sœur. » Elles avaient vu Yvon mais ne l’avaient pas reconnu. Alors nous leur apprenons qu’Yvon est à l’hôpital. Nous ne pouvons pas ou nous n’avions pas la force de dire à notre maman que Georges était mort. Heureusement, Auguste n’était pas là. Il était chez lui, malade depuis hier. Il ne reviendra plus à la mine. Il a été déclaré inapte au travail de à cause de la silicose.

De retour au carré du puits, nous voulons redescendre mais à ce moment, on me dit de prendre des ouvriers pour reboiser la taille en partie. Comme volontaires, Lunio Joseph, Ukrainien, pour Porfito Vito et Lacusi Luigi dit Gigi, tous Italiens. Malheureusement, nous n’avons remonté que des corps brûlés. Chaque fois qu’on arrivait à la surface ne ramenant que des morts, un docteur nous conseillait d’aller boire un café, manger un pistolet et même boire un cognac pour nous redonner un peu d’énergie

Je peux vous dire qu’après avoir travaillé 6 heures à ce dur et triste travail, nous marchions comme des automates. Nous étions tous à bout de force. Vers 16 h, monsieur Histace, l’ingénieur nous dit : « Allez prendre une douche et rentrez chez vous car il y a d’autres volontaires pour le nettoyage des galeries et de la taille. Tous les corps sont remontés ». Notre groupe était formé de 4 hommes monsieur Dolivier, Joseph Gilot, Joseph et Jean Sturbois tel qu’on peut nous voir sur une photo à notre sortie de la cage

J’ai reçu cette photo de la Nouvelle Gazette. Les corps étaient déposés à l’infirmerie pour faire leur toilette avant de les mettre dans un cercueil. Ici encore, je m’en voudrais de ne pas citer et encore remercier toutes les femmes du carré qui ont eu un grand courage pour faire la toilette des victimes ainsi que le garde des vestiaires, Odilon Petit. De ces femmes, je n’ai retenu que quelques noms comme les deux sœurs Fernande et Lucienne Dusart, Suzanne Timmermans, Leireins Renelde et Sidonie. Ensuite, chaque corps était rendu à sa famille. Par la suite, les 24 cercueils ont été ramenés à l’hôtel de ville de Trazegnies transformé en chapelle ardente.

Vers 17 h, je suis allé rendre visite à mes parents accompagné de mon épouse et en rentrant chez eux, mon père s’est jeté dans mes bras en criant : » Quelle sale fosse, m’gamin » « Oui, papa mais je crois qu’Yvon va être sauvé. » Il m’a répondu que ce serait un miracle s’il vivait…

Mon épouse et moi sommes partis à l’hôpital de Morlanwelz pour nous rendre compte de la gravité des brûlures d’Yvan. Il était là sur son lit de souffrance, Il nous entendait mais ne pouvait pas nous voir car il avait les paupières très brûlées. A côté de lui, il y avait Julien Roelants qui mourut un peu après.

C’était la nuit du samedi 13 au dimanche 14 mai et puis bien sûr la vie continue pour les autres et le lundi 16 mai, il fallait redescendre au fond de ce puits maudit qui avait été mon puits préféré parmi les 6 autres où j’avais été ouvrier à veine et manœuvre. C’était bien triste car il manquait tous nos amis victimes de la bataille du charbon.

À suivre

Jean le mineur

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