
Le procès débute le 8 juillet. L’acte d’accusation est présenté par le procureur général en personne. Bien des ténors du barreau et du Parlement se relaient pour les accabler ou les disculper. À la défense, plusieurs socialistes s’échinent à décharger les prévenus, comme Jules Destrée, Henri Rolin et Paul-Henri Spaak. Le libéral Robert Petitjean, le nationaliste flamand Rik Borginon et l’unique communiste Charles Plisnier s’efforcent de démontrer le caractère légal de l’activité des militants. Les avocats convoquent des témoins, y compris des chefs du POB comme Louis De Brouckère et même Émile Vandervelde qui soulignent combien certains de leurs textes ont été plus subversifs que les brûlots communistes incriminés. L’accusation et la grande presse appuient invariablement le lien entre l’Allemagne et le bolchévisme. Sur un ton cocardier éculé, Le Soir affirme que les communistes travaillent pour « la propagande russo-boche » tandis que La Libre Belgique joue la surenchère contre ces « infâmes traîtres » à la patrie. La germanophobie est alors ravivée par l’occupation militaire de la Ruhr. Le 11 janvier 1923, Français et Belges envahissent cette région allemande très industrielle afin d’accaparer son charbon et son acier pour honorer les fameuses réparations de guerre que la république de Weimar peine à fournir. Cet événement a bien sûr une importance décisive dans cette affaire.
Le procès tourne vite en rond. Les tracts communistes et les rapports de gendarmerie locale ne suffisent pas à prouver la culpabilité des inculpés, ni même la comptabilité largement déficitaire du PCB. Personne ne parvient à prouver comment aurait été livré et dépensé l’or de Moscou, ni à faire le lien entre la grève irrégulière des mineurs borains de février-mars 1923 et la lutte internationale contre l’occupation de la Ruhr. L’activité militante des communistes se révèle en tous points légale, comme leurs voyages à l’étranger (y compris en zone occupée). La défense se moque de la vacuité du dossier de l’accusation. Réalisant le profond discrédit de la justice que provoque cette affaire, le procès s’abrège rapidement.
.Le 20 juillet, l’acquittement est général. Il est à remarquer que les suspects libérés et leurs sympathisants vont séance tenante, non dans leur local communiste, mais à la Maison du peuple (socialiste) pour fêter leur victoire. Ce procès a conféré au PCB une tribune inespérée qui l’a fait connaître largement. Les ventes du Drapeau rouge s’envoleront un temps. Mais, même si ses deux premiers députés sont élus en 1925, le parti restera petit, très déchiré en interne. Le divorce avec les trotskistes (1929) n’est plus très éloigné. C’est seulement à partir de 1932 que le PCB entamera son agrandissement. Quant à l’aide (un peu étonnante) des socialistes, le procès ne permet aucun vrai rapprochement entre les frères ennemis. Le cas le plus parlant de cette nette mésentente sera sans aucun doute la motion de Corneille Mertens (août 1924) qui interdit tout mandat syndical aux communistes.
Une internationale de la répression

Le procès de 1923 n’est pas spécifique à la Belgique mais s’inscrit au contraire dans une vague de poursuites judiciaires internationale. Une procédure similaire a lieu en France au même moment. 24 cadres du PCF sont arrêtés en janvier et accusés de complot contre l’État, dont le député Marcel Cachin (en dépit de son immunité parlementaire). Comme en Belgique, l’affaire vire au fiasco et les inculpés sont relâchés en mai.
Des tentatives de criminalisation à grand spectacle se déroulent aussi parallèlement en Allemagne et Italie. Aux États-Unis, c’est le long procès contre Sacco et Vanzetti (1920-1927) qui l’incarne, s’achevant par leur exécution malgré une mobilisation mondiale
Une radicalisation patronale… jusqu’à l’assassinat
L’échec du procès de 1923 marque un tournant dans la fonction politique de la Justice. L’élite va alors changer de tactique et passer par une voie plus opaque. Le patronat belge fonde en 1925 un réseau secret, la « Société d’études politiques, économiques et sociales » (Sepes), dans le but de ficher les ouvrier·es rebelles et diffuser de la propagande anticommuniste. D’autres initiatives suivront. L’action anticommuniste s’avère en effet plus efficace sur le plan privé que devant les tribunaux.
L’exemple d’André Moyen est en cela révélateur. L’espion s’appuiera en effet sur des anciens de la Sepes pour former son Bloc anticommuniste belge, financé par la très puissante Société générale de Belgique, et commanditera en 1950 l’assassinat du député Julien Lahaut, arrêté sans succès vingt-sept ans plus tôt au moment du pseudo-complot. À travers un entrelacement de la bourgeoisie et de l’appareil d’État, cette chasse aux sorcières s’est poursuivie, légalement ou non, jusqu’à nos jours, comme l’illustre le mystère des Tueurs du Brabant (1982-1985). Beaucoup reste encore à découvrir dans les archives belges sur les divers volets de la répression de la lutte des classes.
Des travaux importants sur le sujet
Cet article rétrospectif n’aurait pas été possible sans un article de José Gotovitch. Francine Bolle a également traité en profondeur de cette période dans sa thèse, La mise en place du syndicalisme contemporain et des relations sociales nouvelles en Belgique, 1910-1937. Jules Pirlot a aussi fait paraître un article à partir d’une conférence donnée à ce sujet à Liège.
ADRIAN THOMAS est historien du syndicalisme belge et collaborateur régulier au dictionnaire du mouvement ouvrier (« Le Maitron »), à la revue « Lava » et au Carcob. Il a publié « Robert Dussart, une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi » (Aden), distingué par le Prix Carcob 2021.