Il y a cent ans, un « complot communiste » contre l’État

Il y a 100 ans, le procès d’un supposé « complot communiste contre l’État » s’ouvrait en Belgique. Retour sur un essai de criminalisation du mouvement social, qui en rappelle d’autres, bien plus récents.

La fin de la Première Guerre mondiale est marquée par de grands bouleversements sociaux et démocratiques. Le continent européen est entré en ébullition depuis la révolution russe de 1917. De l’Italie à la Finlande, du Royaume-Uni à la Bulgarie, l’agitation insurrectionnelle gagne les soldats mutinés et les ouvriers en grève qui constituent des conseils armés, inspirés par l’exemple des Soviets. En Belgique, une série de troupiers allemands essayent d’en faire autant. Albert Ier doit en tenir compte quand l’occupant se retire du pays.

Le 14 novembre 1918, trois jours après l’Armistice et une semaine avant sa Joyeuse Entrée dans la capitale, le roi convoque les chefs des partis catholique, libéral et aussi socialiste. Sans passer par les députés, ni même les ministres, Albert Ier annonce l’abolition du suffrage universel masculin et l’article 310 du Code pénal qui réprimait les grèves. Cette violation de la Constitution belge1 permet d’éviter les troubles qui secouent les nations voisines. Cependant, la vague révolutionnaire en Europe (et aux États-Unis) ne s’estompe pas et continue de terrifier la bourgeoisie occidentale jusqu’en 1923.

C’est au cours de cette période que sont remportées maintes autres conquêtes sociales et démocratiques : la journée des huit heures, le droit de grève, l’indexation salariale, la création de l’ONE (Œuvre nationale de l’enfance, contre la mortalité infantile), la fondation d’une société nationale de logements à bon marché ou encore une première pension obligatoire pour les ouvrier·es.

Ce train de victoires sociales et démocratiques s’obtient aussi grâce à la croissance spectaculaire des syndicats. Couvrant avant-guerre seulement 10 % des salarié·es belges, le taux de syndicalisation saute à 50 % en 1920, le troisième plus important toute proportion gardée après l’Allemagne et le Royaume-Uni. Ce succès de popularité force les portes de la concertation sociale, donnant lieu aux premières commissions paritaires sectorielles et conventions collectives de travail, dans un contexte de relance économique impérieuse.


La répression politique comme psychose bourgeoise

C’est toutefois surtout la psychose de la bourgeoisie qui est à l’origine de ces concessions. La police, la magistrature, le patronat et la grande presse, tous très conservateurs, sont persuadés que les bolchévistes belges, amalgamé·es aux poseurs de bombe anarchistes de la fin du XIXe siècle et aux antimilitaristes antipatriotiques, préparent un putsch avec l’aide d’une insaisissable hydre internationale pilotée par Moscou. Mais il n’en est rien.

Les petits groupes séditieux sont marginaux, à l’instar de L’Ouvrier communiste créé en 1919 par l’artiste War Van Overstraeten. Les Amis de L’Exploité de Joseph Jacquemotte, eux, ne cherchent alors pas à quitter le Parti ouvrier belge (POB) dans lequel ce permanent syndical des employé·es conserve une certaine influence. C’est de force, car chassé en septembre 1920 du POB, que Jacquemotte commence à préparer avec Overstraeten le Parti communiste de Belgique, sous l’insistance du Kominterm (Troisème Internationale). Le PCB, fondé en septembre 1921, n’est qu’un tout petit parti de 500 membres, réuni·es par le « mariage de raison » des deux anciens groupes rivaux. Le PCB est inapte à mener une action d’ampleur.

Listes noires et rapports policiers

Jusqu’au procès de 1923, les divers services de police et de justice récoltent des renseignements au sujet du péril bolchevique et échangent avec leurs homologues français. Malgré une solide tradition d’étroite surveillance des contestataires, il y a de leur part une surestimation de la menace, due à des informations catastrophistes et une compréhension trop schématique de la nature idéologique des suspects (parfois associés à l’aile gauche des socialistes comme Camille Huysmans et Lucie Dejardin, voire aux nationalistes flamands). Pacifisme, bolchevisme et flamingantisme sont assimilés pêle-mêle à la propagande de l’Allemagne, malgré sa défaite. Des perquisitions et filatures de communistes, réels ou supposés, ont lieu en 1920-1921 partout dans le pays. Des listes noires sont dressées et sans cesse allongées.

Les rapports policiers d’infiltration dans des réunions ou sur les premières publications bolchevistes s’empilent. Les soubresauts insurrectionnels en Allemagne (le soulèvement de la Ruhr en 1920, l’Action de mars en 1921…) affolent la Sûreté et les Parquets. Les voyages en Russie et en Allemagne des dirigeants communistes et leur correspondance à l’étranger sont particulièrement épiés. Le procureur du roi de Bruxelles et le futur commissaire aux délégations judiciaires Jozef Celis (qui se spécialisera dans la chasse aux communistes, y compris sous l’occupation nazie) jouent un rôle clé dans la préparation frénétique du grand procès antibolchevique.


L’État belge en insécurité

Après des mois de surveillance, l’instruction est prête. La fin d’une grève de mineurs borains est attendue avant de frapper. Deux jours après son arrêt, 54 communistes sont cueillis le 8 mars 1923 pour complot contre la sécurité de l’État. Tous leurs documents (des milliers) sont saisis et épluchés par une armée de fonctionnaires. La machine judiciaire s’emballe. Dix-huit sont détenus à la prison de Forest, mais trois sont relâchés peu après. Julien Lahaut est de ceux-là. Le futur président du PCB, fondateur déchu de la fédération liégeoise du syndicat métallurgiste, est libéré quand la justice se rend compte… qu’il n’est pas membre du parti. Le syndicaliste métallurgiste profitera alors du procès pour annoncer son adhésion au PCB, en solidarité avec ses camarades emprisonnés. Parmi eux, on retrouve des militants prometteurs comme Léon Lesoil, futur meneur du courant trotskiste, Henri Glineur, verrier de Roux, ou encore Joseph Thonet (de Huy). Les quinze inculpés sont renvoyés par la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Bruxelles le 13 juin à la Cour d’assises pour « avoir comploté pour détruire ou changer, par les armes au besoin, la forme de gouvernement » (articles 104-109 et 110 du Code pénal). Les charges précises ne sont pas spécifiées.

A suivre

ADRIAN THOMAS est historien du syndicalisme belge et collaborateur régulier au dictionnaire du mouvement ouvrier (« Le Maitron »), à la revue « Lava » et au Carcob. Il a publié « Robert Dussart, une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi » (Aden), distingué par le Prix Carcob 2021.

Laisser un commentaire