En économie, le petit n’est pas toujours le plus gentil


Pourquoi sommes-nous donc aussi nombreux à considérer qu’une petite entreprise est forcément plus vertueuse et plus sympathique qu’une grande? C’est un leurre, même s’il a ses raisons.

 Small is beautiful? Pas tout le temps. Et pourtant. Une petite brasserie locale contre AB Inbev, un petit indépendant du coin contre le géant de l’ecommerce Amazon, la pizzeria de quartier contre McDo, ou une coopérative naissante contre BNP Paribas Fortis,… en général, en termes de capital sympathie, le match est plié.

Vous optez pour le petit brasseur, la coopérative, ou l’indépendant – le petit contre le grand, David contre Goliath. Pourquoi donc?

Sur cette question de notre préférence des petits sur les grands, il n’y a pas ou – pour rester prudent – très peu d’études académiques. Mais pour les économistes interrogés sur la question, il y a chez nous une peur, à la fois légitime et salutaire, que la grande entreprise devienne incontrôlable.

 « L’idée que l’humanité se porterait mieux si tout était produit de manière locale par de petits acteurs est un leurre » XAVIER DUPRET ECONOMISTE – ACJJ

La peur d’une catastrophe à grande échelle

C’est sans doute une première raison: l’échelle, la taille, et le risque que nous associons. La peur du grand serait en fait la peur d’une catastrophe à grande échelle: de pollution, de production, sanitaire, etc. Or, les petites entreprises ne sont pas capables de faire autant de dégâts que les grandes.

Ensuite, il y a ce qu’Etienne De Callataÿ, économiste chez Orcadia Asset Management appelle un « biais de récit »: en termes de réputation, les grands sont plus visibles que les petits. 15 emplois perdus, ou 1.500 emplois qui passent à la trappe, cela ne génèrera en effet pas le même bruit médiatique.

Enfin, il y a les privilèges: des traitements de faveur fiscaux à une capacité de lobbying dont ne disposent pas les petites entreprises, et le fait que l’on s’identifie plus facilement aux « ptits k’on spotche », et vous avez trois facteurs explicatifs de notre sympathie pour les petites entreprises.

Cela étant dit, il y a parfois de véritables bonnes raisons de préférer les grands aux petits. Dans de nombreux domaines, les grandes entreprises sont plus fortement contrôlées et surveillées que les autres (probablement parce qu’on en a plus peur, et qu’il y a des raisons légitimes de mieux les contrôler).

« Les conditions sociales y sont souvent meilleures », explique aussi Etienne De Callataÿ, qui cite en exemple « le nombre de jours de congés par employé, bien plus élevé dans une grande banque que dans une petite ».

Concentration salutaire

Les normes environnementales y sont généralement plus respectées, voire plus poussées – la consommation d’eau pour produire une bouteille de bière et la nettoyer est moins élevée chez Ab Inbev que dans n’importe quelle micro-brasserie.

Qu’on aime l’entendre ou pas, « dans certains cas, la concentration du capital est salutaire, et a permis le développement de la civilisation matérielle en rendant une production de masse rentable », souligne l’économiste Xavier Dupret.

En fonction des secteurs, et d’un point de vue environnemental, cette concentration permet même parfois d’avoir plus de sens qu’une production décentralisée. « L’idée que l’humanité se porterait mieux si tout est produit de manière locale par de petits acteurs est un leurre », ajoute Xavier Dupret.

Soyons clairs, le but ici n’est pas de prendre le parti d’Amazon ou d’Arcelor Mittal. Ni de s’attaquer aux indépendants ou coopératives, mais de rappeler que nous sommes empreints d’une forme de romantisme économique, d’un biais qui rend le petit boulanger, le petit vélociste, le petit, a priori plus sympathique que le grand. Or, en matière d’entreprises, d’efficience et de contrôle, grand ne rime pas forcément avec méchant. Et petit ne rime pas forcément avec gentil.

MAXIME PAQUAY Journaliste

Extrait de l’Echo

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