
| La gauche |
Le parti du socialisme démocratique, héritier de l’ancien parti communiste d’Allemagne de l’Est, était jusqu’à une époque récente la seule formation à la gauche du parti social-démocrate. Mais il existait très peu dans l’ouest du pays. Tout a changé avec la montée des luttes liées à la politique du gouvernement Schröder. Le parti Die Linke est le résultat de cette effervescence. Il vient d’entrer dans un quatrième parlement régional de l’ouest, à Hambourg. Michael Brie, directeur de la fondation Rosa-Luxemburg de Berlin, analyse ici les conditions de l’émergence de ce parti, qui a d’ores et déjà changé le paysage politique allemand.
Une chose était claire quand le parti Die Linke a été créé le 16 juin 2007 : il allait constituer une force dans le système politique allemand. « Nous sommes venus pour rester », comme l’a dit Lothar Bisky, un des deux présidents du nouveau parti, avec Oskar Lafontaine. Quelles sont les chances de ce parti de changer les rapports de force et l’orientation politique en Allemagne ? Michaël Brie relate ici les circonstances de la création du nouveau parti et propose quelques réflexions sur la possibilité d’une alternative de centre/gauche et de réformes alternatives.
La naissance du parti Die Linke en Allemagne
On peut relever trois sources : les larges cercles de la population cherchant des alternatives au néolibéralisme (mouvements sociaux, syndicalistes…) ; le parti du socialisme démocratique (PDS) ; la WASG, alternative électorale pour le travail et la justice sociale
La population commence à se défendre
Au cours de l’âge d’or des années 1970, le monde de l’ancienne République fédérale semblait encore en ordre. Pendant longtemps, le SPD a été capable d’intégrer, par des réformes sociales et démocratiques, une grande partie des revendications de 1968. Ces temps sont révolus. Les résultats de la politique actuelle – un chômage durable et de haut niveau, une insécurité croissante et l’exclusion sociale, la misère de l’éducation, le coût croissant de l’accès aux besoins de base comme la santé – sont en contradiction avec les promesses faites par les élites et avec les attentes de la population. La confiance dans la capacité des partis de régler les problèmes a disparu.
La différence entre la population et les élites n’est pas seulement une question de compétences. Il s’est créé un conflit fondamental entre les valeurs et les représentations de la majorité de la population d’un côté et les visées néolibérales de la plupart des élites qui gouvernent.
La population a réagi au cours de la dernière décennie à travers les élections. L’abstention si souvent déplorée a été un de ses outils. Chacun des partis de gouvernement y a perdu parce que leurs électeurs ne sont tout simplement pas retournés aux urnes.
Dans le même temps, beaucoup d’électeurs ont commencé à changer de camp. Ce qu’ils exprimaient ainsi était moins un choix politique, avec lequel ils se seraient identifiés – ce choix n’était pas proposé – que le désaveu de ceux qui étaient au pouvoir et qu’ils mettaient ainsi sous pression. Le bulletin de vote devenait un moyen de protester. On votait pour ceux qui ne faisaient pas partie de l’Establishment.
Beaucoup ont adopté une troisième modalité pour exprimer leur désaccord. Depuis l’année 2003, il y a eu un grand nombre de manifestations, souvent massives. Des millions de personnes sont descendues dans la rue contre la guerre, les réformes néolibérales et les reculs de la démocratie.
Mais la vague la plus importante est venue de façon inattendue et spontanée. Ni les partis, ni les syndicats, ni les mouvements sociaux connus n’ont été parmi les organisateurs, mais les personnes touchées elles-mêmes. Ce furent les manifestations du lundi de l’été et de l’automne 2004 contre ce qu’on a appelé la réforme Hartz-IV , qui a réduit beaucoup de personnes à la pauvreté.
Les manifestations ont été marquées par la colère et l’humour qui rappelaient celles de 1989 ayant provoqué la chute du régime communiste en RDA. « Nous prenons les choses nous-mêmes en main – pas seulement Hartz-IV » ; « La pension de base pour Schröder et consorts – pour cause d’humiliation des perdants » ; « Une supplique à la CDU : faites de Schröder un membre d’honneur » ; « Du marché du travail au marché des esclaves » ; « Qui a trahi les chômeurs ? La direction des sociaux-démocrates » pouvait-on lire sur les banderoles fabriquées de façon artisanale.
Le Parti du socialisme démocratique (PDS) en Allemagne de l’Est

| Parti du socialisme démocratique |
En Europe, il n’est pas inhabituel de voir un parti communiste ou même un ancien « parti officiel » se transformer en force de gauche moderne. En Allemagne, le processus s’est révélé particulièrement difficile. Issu du parti communiste de RDA, le PDS existait seulement dans une petite partie du pays, les nouveaux Länder. Le SED avait soutenu la séparation de l’Allemagne et la construction du mur. Or, la majorité des Allemands de l’Ouest rendaient et rendent toujours l’Union soviétique et la RDA responsables de la guerre froide et de la dictature. Comment le PDS, héritier du SED, a-t-il pu, dans ces conditions, devenir un parti influent à l’est de l’Allemagne ?
Les conflits entre Allemands de l’Est et élites politiques de l’Allemagne de l’Ouest sont apparus dès le départ à cause de l’opposition entre justice sociale et droits fondamentaux d’une part, la volonté d’imposer des marchés fortement monopolistiques et le pouvoir des grandes entreprises d’autre part. Les luttes, individuelles et collectives, des Allemands de l’Est pour garder les entreprises, les emplois, les retraites, la terre et les terrains, les immeubles et les logements, visaient davantage de sécurité sociale et d’autonomie de décision. Elles étaient aussi comprises de plus en plus, à partir de l’expérience contradictoire avec et dans la RDA, comme des conséquences de la contradiction entre les idéaux socialistes et la réalité du capitalisme. Cela a permis au PDS de faire le lien entre la revendication de politiques prenant en compte les intérêts des Allemands de l’Est et l’idée de socialisme démocratique.
Mais la réunification du pays a transformé la société et le PDS est entré en crise. Il lui était impossible de prendre racine à l’Ouest. Une rénovation fut entreprise avec de grandes difficultés. Elle a conduit à l’adoption d’un nouveau programme en octobre 2003. Les objectifs stratégiques étaient formulés ainsi : « Le PDS veut être une composante d’une alliance large, s’opposant aux politiques visant l’entente des forces économiques au détriment des milieux économiquement défavorisés. Nous cherchons à surmonter l’hégémonie spirituelle et politique de l’idéologie et des politiques néolibérales en Allemagne et dans l’Union européenne. Nous voulons établir de façon durable la politique socialiste comme un projet politique autonome et conscient, afin que des alternatives tournées vers l’avenir, démocratiques, sociales et écologiques, puissent être mises en œuvre. Comme parti socialiste, nous sommes prêts à contribuer à une alliance durable du centre et de la gauche, afin d’agir pour de tels changements. » Mais Le PDS ne pouvait pas relever ce défi avec ses seules forces. La fondation d’un nouveau parti de gauche à l’Ouest lui a donné une nouvelle chance.
Michael Brie, Traduction Louis Weber
Extrait de CAIRN Info
A suivre