
Après avoir été un cadre de formations trotskistes, fondateur de « Gauche unitaire », Christian Picquet est désormais membre du Parti communiste. Il est historiquement engagé en faveur de la cause palestinienne, et craint que celle-ci ne soit actuellement captive de l’islamisme totalitaire du Hamas.
De quoi la « cause palestinienne », pour reprendre une expression consacrée, est-elle le nom ? Voilà la terrible interrogation à laquelle les abominations terroristes perpétrées par le Hamas, ce 7 octobre, en territoire israélien, confrontent les forces de gauche et de progrès. Il est vrai que ces civils exécutés à la chaîne, ces femmes violées et éventrées, ces enfants décapités, ces familles décimées par des assaillants allant jusqu’à filmer leurs crimes ignominieux pour les diffuser sur les réseaux sociaux, ces otages raflés au hasard quel que soit leur âge, ne pourront jamais se justifier.
Ils constituent le premier pogrom de masse du XXIe siècle. Et les difficultés de certains à qualifier ces atrocités de terrorisme, la tentation d’autres d’y voir un acte de résistance, certes condamnable mais commis au nom du peuple palestinien, introduisent dans les esprits une confusion source de dangereuses dérives à venir.
Faire avancer l’objectif de la paix dans la justice
Il convient, en un pareil moment, de repartir du véritable enjeu de l’action internationale face au conflit israélo-palestinien : non pas être « pro-Palestiniens » parce qu’elle serait « anti-Israéliens », mais faire avancer l’objectif de la paix dans la justice entre les deux peuples que l’histoire a amenés à coexister sur la même terre.
Depuis que, dans ses formations principales, le mouvement national palestinien se sera forgé la conviction qu’il n’existait aucune issue militaire à une confrontation portant sur un partage des souverainetés, depuis qu’il aura renoncé à la lutte armée et reconnu le caractère incontournable de la nation israélienne initiant de ce fait le processus d’Oslo voilà exactement trente ans, c’est autour de cette exigence de paix durable que se sera organisée la solidarité avec le peuple palestinien, laquelle n’aura jamais négligé le soutien aux forces de paix en Israël. Une perspective fondée sur l’existence de deux États viables et à la sécurité garantie par la communauté internationale.
Entre suprémacistes israéliens et islamisme totalitaire
ENTRE SUPRÉMACISTES ISRAÉLIENS ET ISLAMISME TOTALITAIRE qui se font face. D’un côté, la politique des gouvernants israéliens — et singulièrement celle de la coalition de religieux messianiques et de suprémacistes, sortie victorieuse des dernières élections générales dans ce pays —, aggrave chaque jour la rage de Palestiniens se sentant privés de tout futur et abandonnés. Elle consiste, en effet, à rendre irréversible l’annexion de facto de la Cisjordanie comme de Jérusalem-Est, transformant au surplus la bande de Gaza en enfer pour plus de deux millions d’hommes et de femmes.
De l’autre, prospérant sur cette impasse autant que sur la désagrégation des composantes laïques et progressistes palestinienne, à commencer par l’Autorité issue d’Oslo que sa corruption aura fini par rendre inaudible, un islamisme totalitaire n’aura cessé de se renforcer au fil des années. Le projet de ce courant n’est nullement l’émancipation du peuple privé depuis 56 ans d’une existence nationale, encore moins le respect des résolutions des Nations unies appelant à la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967. Il vise à instaurer une théocratie étendant l’influence islamique sur l’intégralité de la Palestine historique. Ce qui le conduit à vouloir y éliminer Israël comme toute présence juive. C’est à ce sombre avenir que, par sa charte jamais remise en question, l’organisation fondamentaliste promet cette partie du monde.
Que ceux qui, à gauche, se montrent tentés de ne voir dans le Hamas qu’une composante palestinienne aux méthodes et à l’idéologie contestables, y prennent garde : l’ascendant d’une telle force sur la « cause palestinienne » est de nature à transformer un combat pour le droit et la justice en un conflit ethnique et religieux, rendant par définition toute issue politique impossible.
Le peuple palestinien, loin d’y trouver un chemin de nature à replacer sa revendication d’indépendance sur le devant de la scène internationale, n’y rencontrera qu’un nouvel asservissement. Et cela alimentera en retour, un peu partout, et singulièrement dans notre pays, les discours de déshumanisation de l’Autre, la montée de l’antisémitisme comme de toutes les formes de racisme, l’essor des intégrismes et des replis communautaristes.
« Ce n’est pas se faire justice que de détruire pierres après pierres un territoire déjà dépourvu de l’essentiel. »

À l’inverse, ceux qui considèrent les bombardements aveugles sur Gaza, préparant une offensive terrestre, comme la manifestation d’un droit d’Israël à se défendre, encouragent un processus fatal. Ce dernier ne fera qu’ajouter de la haine à la haine, de la guerre à la guerre. Si l’État d’Israël est en droit de vouloir mettre hors d’état de nuire les commandos qui l’ont frappé, et s’il serait légitime de sa part de vouloir traduire les dirigeants du Hamas devant une juridiction internationale, la logique de vengeance choisie par le pouvoir de Benyamin Netanyahou, qui fait des milliers de morts et de blessés parmi des civils innocents, n’est pas acceptable.
Ce n’est pas se faire justice que de détruire pierres après pierres un territoire déjà dépourvu de l’essentiel, de priver ses habitants d’eau, de nourriture et d’électricité, de forcer à l’exode des centaines de milliers de Gazaouis. Impossible, à cet égard, d’avoir l’indignation sélective : si l’on se doit de condamner sans réserve le terrorisme jihadiste, on ne peut d’aucune manière consentir à ce qui relève de crimes de guerre lorsqu’ils sont commis en série par les dirigeants israéliens.
Faire entendre une voix de paix
Sans doute, lorsque le fracas des armes entretient les opinions dans un sentiment d’impuissance absolue, n’est-il pas aisé de faire entendre une voix de paix. Il n’existe cependant pas d’autre alternative aux dynamiques d’escalade qui peuvent, à chaque instant, conduire à un embrasement généralisé. C’est même, peut-être, parce que nous sommes parvenus au bord du précipice dans cette zone névralgique de la planète, où s’entrechoquent les convoitises de puissances rivales, qu’il importe de rouvrir la perspective d’une solution politique.
Beaucoup considèrent désormais sans fondement la sortie du conflit par une négociation qui consacrerait le renoncement à la colonisation des territoires conquis en 1967 afin de permettre l’existence de deux États. C’est pourtant, en dépit de toutes les difficultés, et sauf à voir l’effusion de sang ne jamais s’arrêter, le seul horizon en lequel Israéliens et Palestiniens peuvent voir satisfaites demain leurs aspirations respectives à maîtriser leurs destins.
Le silence de la communauté internationale
Cela suppose, naturellement, que la communauté internationale sorte de sa passivité cynique. La France, de par son histoire, possède une responsabilité particulière. Elle peut faire immédiatement entendre l’exigence d’un cessez-le-feu, de la libération des otages détenus par le Hamas, d’une aide humanitaire massive aux populations de Gaza.
Et faire valoir avec détermination qu’il est temps d’en revenir aux innombrables résolutions bafouées des Nations unies, afin que le peuple palestinien se voie enfin proposer un avenir. La paix est le plus grand des combats, disait Jean Jaurès. La feuille de route d’un mouvement citoyen à la hauteur de temps aussi troublés est claire : le refus de toute complaisance avec la barbarie. D’où qu’elle provienne…
Par Christian Picque
Extrait de l’Humanité.