Quelques jours après la Libération, nous nous étions réunis à plusieurs jeunes dans cette galerie dite « tranchée Skîte » pour discuter des événements de l’époque. Il faisait nuit et nous avions allumé un feu de bois quand tout à coup, nous entendîmes du bruit en bas de la butte. C’étaient des soldats allemands qui tentaient de se débiner pour ensuite regagner leur pays en douce. Inutile de décrire la vitesse avec laquelle nous nous sommes enfouis pour rejoindre notre rue.
Sur le dépotoir qui était alors en grande partie comblé et aplani, les Allemands avaient empilé des boîtes de conserves vides pour la récupération. Il y en avait un tas de plus de 2 m 50 de hauteur. Ces boîtes furent abandonnées et rouillèrent. Quelques années plus tard, il ne restait plus qu’une large tache rougeâtre sur le sol. Ces coins de terre avaient été laissés à l’abandon mais des tomates s’étaient ressemées spontanément. En 1944, c’est par dizaines de kilos qu’elles furent récoltées. Il y en avait partout mais elles n’étaient pas toutes mûres. Le soleil ne les éclairait que le soir.
La flore du terril est toujours bien présente à 5 ou 6 m de hauteur sur la face ouest. Dans une petite dépression, il y avait une aubépine remarquable. Son tronc à la base atteignait 25 cm et elle avait dans les 5 à 6 m de hauteur. De la place de la Constitution, on voyait cette aubépine se détacher parmi les autres arbres. Étant petite fille, une de mes tantes la connaissait déjà, c’est elle qui me le fit remarquer plus tard. On aimait se reposer dans son ombrage.

Cette aubépine aurait pu vivre longtemps encore s’il n’y avait pas eu des glissements successifs. En 1946, la poussée de la masse schisteuse fut qu’elle eut raison de l’arbre. C’est avec tristesse que chaque jour on voyait notre aubépine recouverte peu à peu par de nouveaux éboulis.
Les Américains vinrent à leur tour déverser leurs détritus sur le dépotoir qui allait bientôt être totalement comblé. Parmi leurs immondices, il y avait de grandes quantités de boîtes en carton, épaisses et goudronnées. Comme la pénurie de charbon se prolongeait, on s’en servait pour alimenter nos poêles. Un jour, des jeunes avaient allumé un feu avec quelques-unes de ces boîtes. Elles contenaient des cartouches qui sautèrent sous l’effet de la chaleur. Heureusement, personne ne fut atteint mais l’accès du terril fut interdit. Seuls pouvaient encore aller ramasser les boîtes, quelques habitants de la rue des Grogères notamment les Gaspard, les Nicolas, les Aldruide et d’autres. Ils avaient reçu une autorisation du bourgmestre Marius Meurée.
En 1944, cette partie du terril fut envahie par des criquets qui avaient trouvé refuge dans les cartons américains. Ils se reproduisaient par milliers et se propageaient dans tout le quartier de La Villette. On a trouvé jusque dans les vestiaires des A.C.E.C.
Par ailleurs, le terril exerça toujours sa poussière aussi sur les terrains des alentours. Le fermier Thomas devait souvent redresser et reculer la clôture de sa prairie et d’énormes crevasses sillonnaient le sol. Afin d’arrêter le glissement le charbonnage avait fait planter des billes de chemin de fer. Toutefois, quelques temps après, elles étaient renversées.
Elles servirent par la suite aux pensionnés de la rue du Beau Site qui, sur une butte située à mi-hauteur du terril édifièrent eux-mêmes leur reposoir. Ils avaient installé un poêle dans leur cabane où chaque jour se disputaient moultes parties de belote. Il va sans dire que la bouteille de Oude Hasselt* était de rigueur. Quelques années plus tard, la face Est du terril servit de support à la propagande pour les élections législatives. Les communistes de la rue de la Tombe y inscrivirent un immense 5 à la chaux, numéro qui leur avait été attribué.

Bières limbourgeoises de Kerkom
Par la suite, toute la partie maintenant très boisée fut classée comme réserve ornithologique par la commune.
Dans le domaine de l’étrange, il y avait une personne bien singulière. Il s’appelait Belloni et tenait un petit commerce de pommes et de prunes dans une modeste maison située à l’entrée du chemin des terrils en venant du Cherbois. Nous fréquentions sa maison de préférence le soir car il savait raconter des tas d’histoires surnaturelles où il était question de revenants et autres poltergeist**. Il voyait des apparitions mystérieuses sur le terril. Celui-ci eut donc son fantôme. Heureusement, on était au 20 ème siècle. Quatre cents ans plus tôt, il aurait été mûr pour le bûcher.
Plusieurs sources d’eau chaude que l’on voyait sourdre au pied du terril attestait de la présence d’une combustion interne de certaines parties de celui-ci. De petites bandes de terre ne gelaient jamais même au cœur de l’hiver et au milieu de la neige, le trèfle poussait avec vigueur.
Voilà une bien longue histoire pour un terril qui connaît maintenant une période plus calme.
Roger Nicolas
*Oude Hasselt : Dans la région, quelques brasseries locales vous invitent à déguster sur place des bières artisanales. La trappiste d’Achel, la Toetëlèr de Hoeselt, la triple Kanunnik de Wilderen
**Poltergeist ou Poltergeist : La Vengeance des fantômes au Québec est un film d’épouvante-horreur fantastique américain réalisé par Tobe Hooper