Vacances forcées en 1944 (suite)

Au printemps suivant, une procession fut organisée à Froidchapelle. Son itinéraire passait sous les fenêtres de l’ancienne maison de la damnée. Arrivée en ce lieu, une paroissienne zélée s’écria : « Céline, où es-tu ? » Une voix grave et caverneuse répondit : « Je brûle dans les flammes éternelles de l’enfer. »

Telle était l’imagerie populaire de ce temps. Il y a belle lurette que l’Église n’utilise plus ce genre de phraséologie.

Mais pourquoi s’agissait-il d’une femme de Froidchapelle ? Que faisait-elle de mal?

En 1944, dans un certain milieu de Rance et surtout de Renlies, la rumeur publique voulait que certaines femmes de Froidchapelle soient volages à l’instar de celles de Charleroi. Elles osaient sortir sans bas. Quoiqu’ils étaient rares en ces temps de guerre, ce n’était quand même pas dans les convenances.

Au début, toutes les femmes de Marcinelle qui venaient se ravitailler au village s’amenaient jambes nues. Certaines retournaient bredouilles à cause de cette attitude désinvolte.

Fernande Wauthier qui habitait la Belle-Vue à Marcinelle était la spécialiste de la contrebande et de la resquille. Elle trouva vite la parade :  du jus de chicorée sur les gambettes, un coup de crayon à cils pour donner l’apparence d’une couture et voilà notre carolorégienne parée correctement pour aller à Renlies et à Froidchapelle. C’est bien plus confortable que de s’enfiler de gros bas à côtes surtout au plus fort de l’été.

Le 21 juin 1944 un gars du village vient nous annoncer que les Alliés avaient débarqué en Normandie. Si cela ne fit pas l’effet d’une bombe, c’est que rien n’avait changé au hameau. Ce jour était semblable aux autres et l’événement passa inaperçu. Le travail continuait pour les aliments et on s’affairait toujours à la construction des entrepôts.

On passait les soirées chez nos oncles et tantes à Montbliart. Michel, un voisin, venait souvent les agrémenter par des airs d’accordéon.

Par une chaude nuit d’été nous fûmes surpris de voir plusieurs dizaines de petites lueurs verdâtres qui émaillèrent les talus de la rue du Grand Chemin. Jamais, on n’en avait vu autant dans un même endroit.  Ma sœur Huguette en ramassa plusieurs et arrivée à la maison, en garnit le fond d’un bocal, croyant nous garantir d’un éclairage à bon compte. Aussitôt, tous ces mélampyres s’éteignirent, à l’exception d’un seul qui laissa son « quinquet » allumé. Ayant mal rempli leur fonction, les vers luisants furent rendus à la liberté le lendemain.

Les jours s’égrenaient doucement. Les entrepôts souterrains étaient terminés et le travail cessa. Peu d’ouvriers se rendaient encore au château, c’était plus prudent. On prenait mieux conscience du débarquement et de l’avance des Alliés. Au loin, on entendait le canon gronder.

La résistance s’activait et la nervosité grandissait chez les Fridolins*. Pourtant l’un, d’eux, un vieux de la Volksturm, hissé sur une carriole tirée par un cheval poussif, passait chaque jour devant la maison. Il tenait un cruchon de lait entre les genoux et n’avait nullement l’air d’être tracassé. Il nous accordait toujours un aimable sourire. Je trouvais cela très bizarre, car seul, il aurait pu être une cible facile pour les partisans. C’est un de ceux-ci, Gérard Tonka, notre voisin qui me donna la clé de l’énigme en échange de la discrétion la plus absolue. Le vieux grand-père « vert de gris »* était un grand ami des Soviétiques et, chaque jour, il prenait beaucoup de risques : il portait le lait aux Russes évadés au plus profond des bois. Espérons que la fin de la guerre aura eu un heureux dénouement pour lui.

Un autre « Schleu »* se faisait remarquer à ce moment mais dans un tout autre domaine. Marcus narguait la résistance en passant et repassant seul à bord de son véhicule. Il traversait les bois et déjouait toutes les embuscades. Il échappait aux balles et jamais ne fut pris. Pour lui, c’était une grosse rigolade. Les résistants de Montbéliard parlaient souvent de lui. Il était leur ennemi mais encore un peu, on l’aurait aimé. On en aurait fait un héros. Était-il bon? Était-il mauvais? Personne ne connaissait le but de sa mission

Le mois d’août finissait, je reçus une lettre de mon père me faisant savoir que je devais passer mes examens de fin d’année à l’Université du Travail. Il est venu nous chercher avec un camion des ACEC. À Thuillies nous fûmes coincés entre deux colonnes de blindés allemands. qui commençaient la retraite. Tout à coup, un avion anglais ou américain surgit en rase-motte et mitrailla tout ce beau monde civil et « frisés »* pêle-mêle. Nous n’avions eu que le temps de nous jeter dans un champ de froment. Heureusement, l’avion continua  son chemin sans nous revenir. On était indemnes et soulagés.

L’examen n’était pas trop difficile étant données les circonstances. Je sortis de l’UT avec mon diplôme de tourneur. J’allais commencer mon nouveau métier.

Roger Nicolas

*Schleu, Fridolin, Frisé, Boche : tous surnoms donnés aux Allemands

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