
Tandis que nous étions menacés par ces ignobles individus, un de nous remarqua que Monsieur Vandenberghe n’était pas mort. Le malheureux remuait encore. On demanda pour déposer le mourant sur la pelouse. C’est Defresnes qui répondit par ces mots affreux: « Ne bougez pas! Qu’il crève! ». Sa mitraillette était dirigée vers nous et il dit : «Maintenant ce sont les gendarmes qu’on va zigouiller. Nous, au moins, nous avons le courage de montrer ce que nous faisons ».
L’odeur des champs baignés de lumière s’était transformée jusqu’à devenir une odeur fade de terre putride. La nausée nous prenait. Nous fûmes forcés de nous aligner sur le bord du fossé. Nous avons eu le courage de protester affirmant que nous n’étions mêlés à ce drame que parce que notre service avait été appelé…! Je m’attendais au pire j’avais le pressentiment que notre heure dernière allait sonner bientôt. Un étau de feu enserrait ma tête. Mon cerveau ne réagissait sans doute plus car je ne parvenais pas à trouver une solution pour dégainer mon pistolet et faire feu sur les bandits. Je crois que tout résistance était vaine.
Nous ne pouvions rien contre la force, contre une telle lâcheté. Combien il est difficile d’expliquer ce que furent ces moments tragiques où notre vie dépendait d’une simple pression sur une gâchette. C’est au moment précis où nous fûmes arrivés sur le bord du fossé que le miracle auquel nous ne croyions plus se produisit.
Une voiture de couleur « gris souris » venant de Monceau était venue s’arrêter à notre hauteur. Nous avons reconnu les uniformes des gendarmes allemands. Ils étaient quatre: un Hauptmann (capitaine) les commandait. Les Trois Pieds Nickelés se sont avancés vers eux. J’ai profité de cet instant pour souffler à mon collègue Ludovicy Tony (diminutif de Antoine) : » C’est le moment de parler allemand avec eux. C’était là, notre unique chance de salut. »
L’officier allemand c’était approché des corps du bourgmestre, de son épouse et de son fils. Ludovicy eut le courage de parler. Raisonnablement, il lui raconta ce qui s’était passé. Cet officier a écouté tandis que les trois individus regardaient, écoutaient sans rien comprendre. L’officier regardait les lieux avec une grande attention. Soudain, son regard s’est arrêté sur le corps de Monsieur Vandenberghe. Le malheureux râlait encore et gémissait semblable à un pantin désarticulé qui aurait été jeté sur la route. L’Allemand comprit sans doute ce que représentait cet homme encore vivant car il dit : « Mais il n’est pas mort. Allez chercher de suite un docteur et une ambulance ».
Tandis que l’un de nous se précipitait au téléphone installé au charbonnage du Nord de Charleroi, le premier MDL Ludovicy dit à l’officier que les trois hommes voulaient nous prendre comme otages et nous fusiller. L’officier s’est tourné vers nous: et a répondu » Non, non, nous sommes là. Vous ne faites que votre devoir. »
Peu après, une camionnette du charbonnage transporta monsieur Vandenberghe à l’infirmerie de la société. Il est mort lors de son admission.
Je m’incline devant une telle mort. Je ne puis décemment décrire l’état dans lequel son corps de chair se trouvait après les faits.
MDL Brognon
A suivre