
Le café était une denrée très rare. Il coûtait très cher et on ne pouvait en trouver qu’au marché noir. À Gilly, il fut vendu jusqu’à 1 franc le grain. Seuls, les plus fortunés pouvaient se permettre d’en acheter.
Pendant la guerre, on buvait le plus souvent du malt, c’était de l’orge germé, séché puis torréfié. Comme la chicorée était aussi rare, le malt était encore ce qu’il y avait de meilleur. Pour remplacer la chicorée, on avait parfois la chance de récupérer des racines de chicons chez un paysan ou l’autre. Celles-ci étaient râpées puis torréfiées dans une platine à tarte placée sur le feu en prenant bien soin de ne pas laisser brûler les râpures.
Une autre recette nous fut donnée par un habitant du Gabin. À Mont-sur-Marchienne, il torréfiait des petits pois mais le jus obtenu n’était pas très agréable à boire. Mieux valait en faire du potage. Nous avons essayé aussi avec les glands du chêne. Le breuvage était un peu meilleur mais tellement amer.
Tous les deux jours on allait chercher du petit lait chez Agénor Bouton au 118 de la rue Grande Chenevière. Parfois quand sont lait était tourné, il nous le donnait. Après l’avoir passé, dans une étamine, on en retirait la matière que l’on mangeait avec des petits oignons cueillis frais au jardin. On mangeait le bulbe et les tiges qu’on appelait des brêles.
On buvait aussi des tisanes de tussilage ou d’aubépine mais ce n’était pas du goût des jeunes. Nous préférions encore l’eau claire.
Pas question de vin ni de bière. Pour avoir un verre de bière, il fallait des timbres pour du pain. C’est ce que faisaient certains alcooliques invétérés qui préféraient le cabaret à la boulangerie.
Un jour d’automne 1943, Joseph, l’épicier des Grogères nous invita à aller cueillir des pommes dans un verger de Chamborgneau. La journée débuta par une visite au cabaret. Il prit 2 verres de bière qu’il paya avec des timbres pour le pain. Où avait-il été en chercher autant ? Quant à nous, les jeunes, nous dûmes nous contenter d’un simple verre d’eau.
Nous allions ensuite cueillir les pommes lorsqu’un orage éclata subitement et nous détalâmes à toutes jambes pour nous mettre à l’abri dans un hangar. Une femme ayant pris du retard pour descendre du pommier fut foudroyée par un éclair. On ne pouvait plus rien pour elle car la mort fut instantanée.
La mise en valeur de tous les terrains cultivables prit un essor considérable. Les jardins, pelouses, tous les terrains vagues disponibles étaient retournés. La culture de végétaux de gros rapport comme la pomme de terre, le topinambour, les fèves de marais, les choux et l’orge fournissaient un très substantiel appoint à notre maigre rationnement officiel de tous les jours. Tous les alentours des ACEC était bêchés. L’ancien caveau de la fosse numéro 5 de la Belle Vue fut divisée en parcelles cultivées. À la Villette, l’ancien square fut remis à la culture.
Les semences provenaient uniquement des cercles horticoles encore existants ou de certains particuliers qui récoltaient le grain sur les plants de l’année précédente. Victor de la Belle Vue et Barrigan du Beau Site s’était spécialisés dans la récolte des graines de poireaux et de céleris à partir de l’inflorescence. Elles étaient parmi les plus difficiles à obtenir. Les plants de pommes de terre étaient rares et on les coupait en 4 en ayant soin de laisser un germe sur chaque quart. Pour les haricots, les fèves des marais et les choux, les graines étaient obtenues plus facilement.
Victor avait réussi de magnifiques potirons sur son coin de terre de la vieille fosse. Un jour, Jules revint du village avec du saindoux et une idée germa dans le cerveau de Victor. On allait faire des frites au potiron. Dans une casserole, nous avons fondu le saindoux et nous avons mis à frire le potiron découpé en lanières. La famille fut conviée au festin mais pour nous, les jeunes, cela était franchement dégueulasse malgré notre ventre qui tiraillait.
Le petit terril Napoléon fut, à son tour, cultivé. Le dessus présentait un large plateau. On se mit à retourner la terre et des plans de tomates furent plantés. Après la Libération, les tomates se ressemaient d’elles-mêmes et pendant deux ou trois ans encore, tout le plateau et même l’ancien dépotoir furent envahis. Bien exposé, sur le versant sud du terril et du dépotoir, cette solanée mûrissait à merveille, mieux que dans nos jardins. À la maturité, Pierre Gaspard ne manquait pas d’en présenter aux Américains qui en étaient très friands et les dévoraient à pleines dents. Il espérait ainsi en tirer une quelconque boîte de ration.
À propos du terril Napoléon, ouvrons ici une petite digression. Nos amis Jean-Claude Pirson puis René Giot nous ont fourni l’explication de ce nom donné à ce petit terril aujourd’hui rejoint puis recouvert en partie par l’avancée du terril des Hiercheuses. Il y avait une femme qui vivait dans une des petites maisons de la rue des terrils. Elle s’appelait Cécile Badot et avait un sobriquet « Sicîle Napoléon ». On ne sait pas pourquoi mais c’est elle qui donna ce nom de Napoléon au terril. L’empereur des Français était donc tout à fait étranger à ce monticule.
Roger Nicolas