1.Françoise Thirionet et Silvio Marra offrent dans ce livre un témoignage dense sur le militantisme ouvrier aux Forges de Clabecq, situées en banlieue bruxelloise, de la fin des années 1970 à la fin des années 1990
1. Françoise Thirionet a été une camarade « établie » de Silvio Marra, alors que ce dernier, né en Calabre en 1946, se fait embaucher aux Forges de Clabecq en 1972 tout en intégrant une organisation maoïste. Élu dans l’usine délégué syndical de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) en 1979, Silvio Marra s’investit tout au long des années 1979-1996 dans un militantisme héritier des radicalités ouvrières des « années 68 ». Prenant appui sur son témoignage, le livre entend « constituer une sorte de manuel vivant pour tous ceux et toutes celles qui, aujourd’hui, dans les quartiers, les associations, les entreprises ou ailleurs, veulent agir ensemble contre le capitalisme et construire un rapport de forces dans un esprit de solidarité, de justice sociale et de libération » (p. 11). Cette publication pourra donc intéresser les militants des gauches politiques, syndicales et associatives qui partagent cet horizon politique, mais aussi, de manière plus distanciée, les étudiants et chercheurs intéressés par les pratiques militantes ouvrières et le syndicalisme ouvrier de la fin du XXe siècle, et, encore plus largement, par l’histoire sociale. Publié dans la collection « Mémoires sociales »2 des éditions Agone, le livre prend donc place aux côtés d’autres témoignages reconnus comme ceux de Christian Corouge et Louis Oury sur la condition ouvrière.
2 Organisé en six chapitres qui s’articulent de manière cohérente les uns aux autres, le contenu du livre est accompagné de neuf photos et d’encarts qui permettent de contextualiser les luttes des ouvriers des Forges de Clabecq à l’aide de coupures de presse de l’époque.
3. Le premier fil rouge qui parcourt ce livre-témoignage concerne les façons d’organiser un collectif de travail en collectif militant. C’est l’apport spécifique du témoignage de Silvio Marra que de permettre au lecteur d’aller au-delà de la surface visible des pratiques militantes pour saisir ce qui demeure caché et derrière les rideaux de la scène sociale et politique : c’est ainsi que le lecteur découvre au fil des pages l’espace militant où est pensé et débattu la stratégie de l’action collective.
4. Il en est ainsi par exemple de la question des laps de temps au cours desquels les militants comme Silvio Marra agissent pour organiser le collectif militant. Les pauses des repas et de la relève entre équipes de travail sont en ce sens des moments de sociabilité, d’échanges et d’affirmation militante très importants. Silvio Marra insiste sur l’écoute et la disponibilité des militants à l’égard des travailleurs pour construire ce collectif militant dans l’usine. Ces moments pris sur son temps libre apparaissent parfois comme un sacrifice aux dépens de son épanouissement personnel.
5. L’orientation suivie par Silvio Marra et les militants syndicaux FGTB des Forges de Clabecq a consisté à combattre tout au long des années 1979-1997 l’idée ancrée parmi les salariés de « la délégation [syndicale] qui va faire »…, à savoir trouver des solutions aux problèmes rencontrés, obtenir des concessions de l’employeur, améliorer les conditions de travail, etc. Au lieu d’une telle délégation qui dépossède les salariés de leur pouvoir et qui les déresponsabilise, Silvio Marra raconte comment il a toujours cherché à mobiliser l’ensemble des salariés, en organisant la diffusion de l’information et leur délibération démocratique, afin de les faire participer à l’action collective.
6. Pour cela, deux outils ressortent au fil des pages : l’assemblée générale et le comité d’usine. Les assemblées générales organisées par les délégués du personnel étaient un outil pour délibérer démocratiquement sur un problème important mais aussi, et peut-être surtout, pour permettre aux salariés d’exprimer leurs expériences et leurs sentiments, afin de créer enfin un rapport de forces visible aux yeux de tous dans les Forges. Quant au comité d’usine, il s’agit du noyau central du collectif militant dans l’usine. Composé des militants de la liste FGTB « Agir autrement » à partir de 1987 mais aussi de tous les sympathisants qui voulaient le rejoindre, le comité d’usine regroupe jusqu’à 100 personnes dans une usine qui comptait 6 200 travailleurs en 1974 et 2 000 à sa fermeture en 1996. C’est en son sein que les propositions étaient débattues, les initiatives décidées, pour ensuite être soumises plus largement dans les assemblées générales du personnel.

7. Silvio Marra accorde aussi une attention particulière aux savoirs subalternes des ouvriers militants. Dans le comité de sécurité où il siège en tant que délégué dès 1979, face aux cadres et ingénieurs de l’entreprise, Silvio Marra recourt aux savoirs accumulés par les ouvriers sur les machines et l’organisation du travail. En collectant méthodiquement les témoignages des salariés au sujet des failles dans la sécurité et des risques encourus par les travailleurs, le comité de sécurité de l’usine est parvenu à obtenir des avancées.
8. De son expérience d’organisateur militant, Silvio Marra retient enfin six règles essentielles pour construire un collectif militant dans le cadre du lieu de travail. « – Toujours rester en contact avec les travailleurs, les écouter, résoudre les problèmes avec eux. – Ne pas lancer des mots d’ordre ou des promesses en l’air. […] ; – Perdre le moins possible de conflits avec le patron ; – Savoir apprendre de ceux qui ont l’expérience et vérifier ce savoir en pratique lors des assemblées du personnel ; – Savoir à qui tu peux faire confiance ou pas. […] ; – Forger des dirigeants en leur transmettant une solide formation politique, en les soutenant, en les corrigeant si nécessaire. En les encourageant à prendre la parole aux assemblées, car la visibilité est primordiale » (p. 85-86).
9. Le récit-témoignage de Françoise Thirionet et Silvio Marra offre également des aperçus sur des problématiques récurrentes des mouvements sociaux, comme celles de la contre-mémoire et de la violence. Le militantisme ouvrier y apparaît en effet comme un projet de sauvetage mémoriel qui n’est pas sans rappeler La formation de la classe ouvrière anglaise d’Edward P. Thompson3 ou encore les thèses sur l’histoire de Walter Benjamin. Ce sauvetage mémoriel est tourné vers les travailleurs anonymes morts au travail (p. 29), mais aussi vers deux délégués communistes, Sabbe et Desantoine, licenciés pour fait de grève en 1970 et devenus par la suite les « anges gardiens » des militants ouvriers des Forges (p. 72). Sauvetage mémoriel enfin de l’idéal communiste d’une société sans classes (p. 156-157), en dépit des impasses et défaites des révolutions du XXe siècle. De même que l’action militante de Silvio Marra est adossée à une contre-mémoire ouvrière face à la mémoire dominante, le traitement de la violence dans le mouvement social, notamment dans la campagne contre la fermeture des Forges de Clabecq en 1996-1997, témoigne d’une stratégie qui cherche à inverser l’asymétrie de la violence subie par les ouvriers de l’usine. En effet, là où la presse dominante pointe des débordements, des vitrines cassées et des manifestations agitées, Silvio Marra et les militants syndicaux insistent sur la violence sociale de l’employeur, sur les vies brisées des ouvriers, et sur la violence symbolique de la fermeture de leur usine.
10. Si la majeure partie du livre se concentre sur cette organisation du collectif militant dans l’usine, le récit fait constamment écho à une autre thématique, plus en retrait mais néanmoins présente du début à la fin, qui est davantage politique. Ce politique ancré dans les rapports sociaux de l’usine est donc un deuxième fil rouge qui parcourt le livre.

11. À plusieurs reprises (p. 25, 84, 156), Silvio Marra insiste sur l’importance de la formation politique pour les militants ouvriers. Sans une vision d’ensemble de la société et des buts du mouvement ouvrier, les militants syndicaux risquent à ses yeux de s’accommoder avec le capitalisme et de chercher à en atténuer seulement les maux les plus criants. De plus, seule une formation politique permet l’investissement militant là où d’autres ne voient que perte de temps et risques inutiles. C’est ainsi que, selon le récit de Silvio Marra, les militants qui ont un horizon politique deviennent des « catalyseurs » de l’action collective des travailleurs au sein de l’usine (p. 25).
12. Ce fil rouge politique est également développé au moyen d’une orientation syndicale qui privilégie toujours la délibération démocratique des assemblées générales contre les décisions prises à huis clos par l’appareil syndical de la FGTB. Cette ligne antibureaucratique est présente tout au long du livre, culminant jusqu’au conflit ouvert entre l’équipe militante des Forges de Clabecq et la direction nationale de la FGTB.
13. Enfin, dans le prolongement de cette veine politique du militantisme ouvrier, Silvio Marra développe dans le livre les différents ponts jetés entre syndicalisme, antiracisme et antifascisme. Participant chaque année à la manifestation nationale contre le racisme, les militants des Forges de Clabecq comme Silvio Marra tenaient le discours suivant : « Le racisme, c’est le fond du fascisme. Si on combat le premier, on combat le second » (p. 56). Cela avait un sens profond pour de nombreux travailleurs des Forges qui avaient déjà été imprégnés par l’antifascisme car ils étaient Italiens, Espagnols, Portugais, Grecs et Yougoslaves. La lutte contre les discours haineux de l’extrême droite nationaliste à la fin des années 1980 a ainsi constitué un terrain d’actualisation féconde de cet antifascisme hérité des partisans du Sud de l’Europe.
14. En somme, ce livre offre un témoignage saisissant sur le militantisme syndical d’un bastion ouvrier déclinant à la fin du XXe siècle et sa lecture peut être située à plusieurs niveaux. François Thirionet et Silvio Marra permettent tout d’abord au lecteur de faire une plongée ethnographique dans les façons de penser et d’agir des militants syndicaux des Forges de Clabecq. Ensuite, une lecture adossée davantage aux problématiques des sciences sociales trouvera dans ce livre-témoignage une source narrative pertinente pour l’histoire sociale et politique du XXe siècle finissant. Quelle que soit l’opinion du lecteur à la fin du livre, il reconnaîtra sans doute l’honnêteté intellectuelle du témoin, « Silvio de Clabecq », et peut-être la noblesse de son titre – « militant ouvrier »
Françoise Thirionet et Silvio Marra