La vie quotidienne avant, pendant et après l’occupation allemande (2)

Le rationnement

Avant la guerre, dans une famille ouvrière, on ne mangeait pas de viande tous les jours comme cela se fait à notre époque où on en consomme d’ailleurs beaucoup trop. C’est une des causes du record des infarctus que détient la Ville de Charleroi, nous dit-on. Pendant le conflit 40 – 45, cette maladie était rare mais on n’en connaissait pas la cause. On ne s’embarrassait pas de telles considérations. Nous étions beaucoup plus préoccupés par ce qu’il y avait dans notre assiette. La viande était rationnée et on en mangeait peu. Les beaux morceaux allaient en priorité aux Allemands et aux collaborateurs. Pour nous, il ne restait que la carne. Heureux étions-nous quand nous pouvions décrocher un morceau de lard chez un fermier ou l’autre

Un jour, mon père revint avec une tête de vache qu’il avait reçue d’un cousin fermier. Il récura le chaudron de cuivre destiné à la lessive et c’est ainsi que la tête fut mise à cuire. Quand elle fut cuite, on se mit à la désosser et en se répartit les morceaux de viande. On se délecta pendant plusieurs jours. Tout y passa : la chair, la langue ainsi que la cervelle. Heureusement, la maladie de la vague folle n’existait pas encore. Ce fut une aubaine qu’on n’a vécu qu’une seule fois.

Fin 1940, le rationnement se fit plus durement sentir surtout qu’on était entré en hiver. C’était de plus en plus aléatoire donc de pouvoir détenir un chien car il fallait nourrir les gens d’abord. Un camarade de  Roux, très tôt entré dans la Résistance avait un chien berger allemand. Il n’était plus possible de le nourrir et Arthur, le cœur ulcéré, dut se résoudre à le sacrifier. Il temporisa quelque temps car sa fille Lucie ne voulait pas qu’on se débarrasse de l’animal. Un jour, qu’il était seul il se décida et partit le faire euthanasier. Le chien ne fut pas enterré mais ramené chez le cousin Jules sous forme d’alléchants morceaux. Marie, la cousine, le prépara avec des petits oignons et toute la famille fut conviée au festin. Ce ne fut qu’après celui-ci que Lucie apprit qu’elle avait mangé son chien

Tout ceci peut paraître barbare mais il ne faut pas oublier qu’en temps de disette qu’un ventre creux n’a pas d’oreille. Les chiens, les chats et les rats étaient côtés très cher durant le siège de Paris en 1870.  Comme viande d’appoint, il y avait parfois un lièvre pris au collet que nous apportait un cousin braconnier de Montbliard. Dans d’autres familles, les chiens, les chats, les hérissons, les moineaux et autres animaux n’avaient qu’à bien se tenir.

A Marcinelle, chaque ménage avait eu droit deux fois par an à de la morue séchée qu’on devait aller chercher à la commune. Ce poisson était dur comme de la pierre car toute l’huile on avait été extrême et de plus, il était affreusement salé.  Il fallait le faire bouillir deux fois puis jeter l’eau avant d’avoir quelque chose de mangeable.

Le Secours d’hiver

A l’école, on avait droit au Secours d’hiver.  Au Louvy,  à Gilly, les élèves recevaient une boîte de thon chacun par semaine. A l’école de La Villette, on donnait des poires qu’un jardinier apportait plein une manne. Un jour, Séverine s’empiffra tellement bien qu’elle en eut une diarrhée terrible. On recevait parfois de la farine de marron avec laquelle nos mères confectionnaient un gâteau qu’on qualifiait de succulent.

On faisait aussi des galettes avec les épluchures de pommes de terre mélangées à du son. Les épluchures s’achetaient dans un magasin de la place de la Digue à Charleroi. Madame Hachez de Gilly raconta qu’un jour où il n’y avait rien eu d’autre à manger que des pommes de terre mélangées à de la confiture . C’était dégueulasse mais la faim était tellement lancinante qu’elle ingurgita toute son assiette.

À l’école, on avait droit à une pastille de vitamine par jour. Le lundi, on en distribuait pour la semaine mais comme elles avaient un bon goût chocolaté, la plupart des élèves mangeaient tout en une fois.

À l’Université, du Travail, chaque midi on allait chercher une assiette de hareng au vinaigre avec des haricots blancs. Les plus pauvres en ont mangé parfois deux ou trois par jour. C’est peut-être de là que vient mon goût immodéré pour les harengs au vinaigre. À croire que cela agit comme une drogue.

Notre camarade Pierre Gaspard que le curé de La Villette avait envoyé chercher une boîte d’hosties à l’Abbaye de Soleilmont ne les vit jamais car notre gaillard avait tout mangé sur le chemin du retour. Quand le curé interpella le père de Pierre sur les agissements honteux de son fils celui-ci répondit : « C’est qu’il avait faim ! »

A suivre

Roger Nicolas

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