L’affaire Julien Lahaut (suite n°3)

Un étouffement en 10 actes (suite)

7. Le grand carnet d’adresses d’André Moyen

L’enquête du CegeSoma dévoile que, le 10 juin 1948, « la police judiciaire de Bruxelles signale la création par Moyen, au 14 de la rue des Comédiens à Bruxelles, d’un « Bureau de renseignements », sous le couvert d’une association regroupant d’anciens résistants ». Comme nous l’explique Emmanuel Gerard, « Dans les polices judiciaires de plusieurs arrondissements, on n’avait pas seulement une connaissance de l’existence du réseau mais on collaborait avec lui dans l’échange de renseignements. Les rapports de Moyen trouvaient aussi leur chemin jusqu’à certains magistrats. Il les envoyait encore à certains responsables politiques comme par exemple Albert De Vleeshauwer qui fut ministre de l’Intérieur dans la période immédiate qui précéda l’attentat. Ses rapports étaient encore communiqués à des bailleurs de fonds, soit des grands holdings comme la Brufina (Banque de Bruxelles) ou la Société Générale de Belgique. » En gros, il s’agissait d’identifier tous groupes ou individus pouvant être suspectés d’être communistes ou favorables au communisme en Belgique. Une sorte de maccarthysme à bas bruit, à la Belge, qui ne fut pas sans conséquences pour la carrière professionnelle de certaines personnes.

8. La « revendication » du 31 août 1950



André Moyen quelque temps avant son décès qui survint en 2008 alors qu’il était âgé de 93 ans. © La Dernière Heure.

En fouillant les archives de l’ex-ministre de l’Intérieur Albert De Vleeshauwer, Emmanuel Gerard a découvert des centaines de rapports rédigés par André Moyen sous le nom de code « Richard ». Il se rappelle bien cette découverte importante : « Ces documents étaient mélangés dans une farde intitulée ‘’ renseignements.’’ Lorsque je me suis rendu compte que des rapports portait le titre « activité du réseau pendant le mois de… », je suis donc allé voir ce qui était dit du mois d’août 1950. » Une très bonne idée, car le rapport du 31 août 1950 ressemble presque à une revendication. Moyen écrit : « L’exécution de Lahaut a démontré la veulerie des pouvoirs publics attachés à venger ce traître comme s’il ne s’agissait pas après tout d’un agent de l’URSS contre lequel nous sommes en guerre par personne interposée, du moment que nous envoyons un avion en Corée, que nous recrutons des hommes pour ce combat et que nous souscrivons aux mesures des Nations Unies (ndlr : la guerre de Corée venait de commencer). Il s’agit d’un crime, c’est incontestable et regrettable qu’on en soit déjà arrivé là ; mais ceux qui ont agi estiment qu’il est temps d’éveiller les responsables de chez nous et puisqu’ils ne veulent pas prendre de mesures contre la 5ème Colonne, on les prend à leur place. Tant pis, disent les exécutants, si quelques dirigeants sont exécutés à leur tour en représailles ; s’ils avaient fait leur devoir, on n’aurait pas dû en arriver à ces mesures radicales. Nous pouvons ajouter que le groupe d’action qui parle ainsi affirme qu’il continuera sa série jusqu’au jour où le gouvernement se décidera à mettre fin lui-même aux agissements de la 5ème colonne soviétique. (…) On est décidé jusqu’à prendre des mesures contre les magistrats qui se montreraient trop zélés à venger la mort de ces « traîtres ».  (…) Nous rapportons ainsi sans commentaire les propos qui se tiennent dans le milieu que nous tenons pour responsable de l’exécution de Lahaut : il s’agit en tout cas d’un groupe apolitique et même antipolitique, patriote et désintéressé, qui avait cru d’abord n’entrer en lice qu’après l’occupation soviétique. C’est une sorte de synarchie qui a ses gens jusqu’aux enceintes les plus fermées et, pour le cas Lahaut, jusque dans les enquêteurs. » L’équipe du professeur Gerard a trouvé aussi trace de ce rapport dans les archives de la section politique de la PJ d’Anvers et dans celles d’Herman Robiliart qui était, à l’époque des faits, l’administrateur-délégué de l’Union minière et membre du comité de direction de la Société générale. Sans aucun doute d’autres copies furent envoyées à d’autres services, à d’autres personnes, mais il ne trouva personne parmi les correspondants de Moyen pour tuyauter la justice liégeoise.

9. Le retour de la Vanguard de couleur grise

Le 31 mai 1951, « Capitaine Freddy » publie un article intitulé « Les espions des Soviets à Bruxelles » dans le journal d’extrême-droite « Europe-Amérique ». Le texte met en cause des membres du Parti communiste. L’un d’entre eux, Roger Van Praag, dépose plainte. La société éditrice fait valoir que l’auteur de l’article est André Moyen. Début février 1952, l’avocat de Moyen verse diverses pièces au dossier. Parmi celles-ci se trouve une missive que Van Praag a écrite le 24 août 1951. Le sang de ce dernier ne fait qu’un tour, il reconnaît parfaitement bien cette lettre. Elle fait partie d’une série de documents qui ont été volés le 27 août 1951 lors d’un attentat contre une militante communiste à Schaerbeek. La victime, Frederika Stern, avait été attaquée par des hommes qui lui avait dérobé son sac et sa serviette avant de prendre la fuite. Ce lien étant établi, Frederica Stern envoie une lettre d’une extrême clairvoyance au procureur du Roi de Bruxelles, demandant que l’on s’intéresse à Moyen dans l’affaire qui la concerne. Dans ce document qui date de la fin février 1952, elle écrit : « Le sieur Moyen est l’auteur d’un livre ‘’Service 8’’ (…) dans lequel beaucoup peut être appris en ce qui concerne ses conceptions, son activité et ses relations ; ce livre fait apparaître Moyen comme ayant l’expérience et une grande compétence technique dans l’organisation de coups de main avec usage d’automobiles. Elle ajoute enfin à propos de l’attaque dont elle fut la victime : « Les témoins de l’attentat ont reconnu dans la voiture dans laquelle les agresseurs se sont enfuis, une Standard Vanguard 1950 Grise. Le nombre de ces voitures qui circulent en Belgique est relativement restreint. Il serait sans aucun doute utile de faire des recherches parmi les propriétaires de ces voitures. »  


Un extrait de la lettre clairvoyante écrite par Frederika Stern, le 22 février 1952. © Doc

L’avocat de la famille Lahaut, Jean Fonteyne, saisit la balle au bond et écrit au juge d’instruction chargé de l’affaire Lahaut. Bien sûr, vu le secret de l’instruction, il ne sait rien de la piste Goossens, cet agent d’assurances de Hal, membre du réseau Moyen, qui s’était vanté d’avoir participé à l’assassinat de Lahaut et qui roule dans une Standard Vanguard 1950 de couleur grise… Mais l’avocat a le nez fin, il constate des similitudes entre les affaires Stern et Lahaut : « un objectif anticommuniste, le caractère brutal, l’utilisation d’une voiture avec une fausse plaque d’immatriculation. » Le juge d’instruction Louppe le suit. Il envoie le commissaire principal Dessaucy pour vérifier les liens entre les deux dossiers. Le 30 mai 1952, le policier rend son verdict dans un procès-verbal d’anthologie : « Nous n’avons pas découvert d’indices permettant de faire un rapprochement entre l’attentat commis contre Lahaut Julien et l’agression dans a été victime Stern Frederika. » Arguments ? Moyen a dit qu’il a reçu les documents volés à Stern par une source anonyme. Et puis, il y a cette phrase : « L’enquête faite lors de l’assassinat de Lahaut n’a jamais fait apparaître l’existence dans cette affaire d’une voiture Standard-Vanguard, 1950, de teinte grise, comme dans l’agression commise contre Stern Frederika ». C’est faux (voir l’acte 3), mais cela passera comme une lettre à la poste. Commentaire du professeur Emmanuel Gerard : « Soit Dessaucy n’était pas à la hauteur de sa fonction. Soit il n’a pas voulu faire le rapprochement. Ma conviction penche vers la seconde proposition. »


Le 30 mai 1952, le commissaire Dessausy note que l’enquête Lahaut « n’a jamais fait apparaître l’existence dans cette affaire d’une voiture Standard-Vanguard , 1950, de teinte grise » (voir aussi l’acte 3.)

10. Un dernière « omission » pour aboutir au non-lieu

En 1961, un détenu dans une affaire de meurtre fait des confidences à la PJ d’Anvers : il sait des choses sur l’affaire Lahaut. Le commissaire Alfred Van der Linden s’empare du dossier avec passion. En parfaite symbiose avec le juge d’instruction de Liège, il mène une enquête en profondeur qui le conduit à s’intéresser à l’organisation Eltrois et au BACB. Interrogatoires, perquisitions, multiples procès-verbaux, ce policier mène un travail remarquable qui le conduit aussi à fouiller dans les archives de la section politique de son service de police où il découvre que son collègue Deloof, en 1948, avait été mis au parfum d’un projet d’attentat sur Lahaut sans pour autant en faire rapport (voir acte 6). Van der Linden signale ces faits au magistrat instructeur. In fine, son enquête cible un homme : André Moyen. Il écrit dans un PV : « le Capitaine Freddy est dépeint comme quelqu’un qui serait capable de tout. Il a été insisté qu’en recueillant des renseignements plus précis concernant sa personne ou son réseau, à Bruxelles, il fallait agir avec la plus grande circonspection, vu qu’antérieurement il aurait collaboré avec différents services policiers. »Dans un PV n°6236 du 24 juin 1961, cet enquêteur trahit le fait que, dans la documentation de la section politique, il a eu accès à la fameuse « revendication » de Moyen du 31 août 1950 (voir acte 8). A destination du magistrat instructeur de Liège, il écrit en effet : « Moyen aurait adressé des rapports mensuels secrets et réguliers à ses mandants, sous le titre : « Activité du réseau pendant le mois de… » dans lesquels successivement la « situation internationale » et la « situation intérieure » étaient prises sous la loupe. (…) Cela vaudrait la peine d’entrer en possession d’un rapport de fin août 1950, après le meurtre de Lahaut, et également de celui, qui le précédait immédiatement, et dans lequel, d’après ce qu’il semble, il aurait été question d’intentions de prises de pouvoir de la part du Parti Communiste. »

Le Commissaire Van der Linden était bien informé quant aux rapports mensuels dressés par André Moyen.(voir aussi l’acte 8)…

Comme le dit le professeur Gerard, « Vander Linden savait presque tout » et « par la bande, il tenta de sensibiliser le magistrat instructeur à une investigation en profondeur sur la piste Moyen mais Liège ne bougea pas ». Mais aussi, comme tellement d’autres fonctionnaires de police dans cette affaire, il fit de la rétention d’information en ne transmettant pas le rapport du 31 août 1950 au juge d’instruction chargé de l’affaire Lahaut, en ne lui signalant pas que ce document essentiel était archivé dans la documentation politique de la PJ d’Anvers. Ainsi Van der Linden protégea son service d’un scandale car il est évident que ces informations auraient dû être communiquées en temps réel à la justice liégeoise. Le commissaire passa à autre chose et fit ensuite une belle carrière…En 2009, quand les historiens de l’équipe du professeur Gerard firent à leur tour une visite des archives de la PJ d’Anvers, ils trouvèrent eux aussi le rapport d’activité du 31 août 1950. Toutefois, celui-ci était amputé du passage relatif à l’assassinat de Lahaut… Emmanuel Gerard en est convaincu, le feuillet manquant a été retiré de la documentation en 1961 car il témoignait d’un silence injustifiable.

Michel Bouffioux
Extrait de Paris Match 

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