Julien Lahaut, un assassinat politique au temps de la guerre froide : documents inédits

Michel Bouffioux , nous a autorisés à reproduire l’article qu’il avait écrit dans le périodique Paris Match lors de la commémoration en 2020 de l’assassinat de Julien Lahaut , président du Parti communiste.

Grand merci, Michel

Cette photo que l’on regarde avec effroi est inédite. Noyé parmi des milliers de plaques de verre autrefois réalisées par la police scientifique de Liège, ce document conservé par les Archives de l’Etat avait échappé aux recherches des historiens. Presque 70 ans après les faits, il est publié pour la première fois. Où l’on voit Julien Lahaut couché sur le sol, devant l’entrée de sa maison à Seraing, un représentant du peuple victime d’une véritable exécution. Une image insupportable qui témoigne d’une page sombre de l’histoire de Belgique, d’un attentat contre la démocratie. Cependant les circonstances dans lesquelles le cliché a été pris interpellent, comme on le lira dans notre dossier. | © Archives de l’Etat à Liège

Le 18 août 1950, le député communiste Julien Lahaut, le corps criblé de balles, s’écroulait devant sa maison. L’enquête judiciaire relative à cet assassinat politique fut un échec total… La faute à « pas de chance » ? Pas du tout… Récit d’une enquête manipulée, illustré par des photos inédites de la scène de crime découvertes aux Archives du Royaume à Liège.

Avec Jules Pirlot qui dirige le Carcob (Centre des archives du communisme en Belgique), sous une fine pluie rappelant que les étés ne sont plus ce qu’ils étaient, nous marchons dans le cimetière des Biens communaux à Seraing. Nous nous arrêtons devant un imposant monument de style soviétique. Il rend hommage au « fils aimé de la classe ouvrière de Belgique (…) lâchement assassiné par les ennemis du peuple ». Formidable orateur du siècle passé, Julien Lahaut haranguait les foules à deux pas de là, sur la place du Pairay. Ou un peu plus loin, dans un théâtre aujourd’hui disparu dont l’un des murs portait une immense fresque représentant Lénine. Des centaines de militants antifascistes et communistes venus de tout le pays s’y rassemblèrent souvent.

Comme en ce soir de février 1930, où ils assistèrent à une projection du « Cuirassé Potemkine », commentée par Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein. Le célèbre réalisateur s’en souvint dans ses mémoires : « J’ai séjourné en Belgique, où je me suis produit devant les ouvriers, dans un célèbre faubourg de Liège. Son nom, Seraing-la-Rouge, parle de lui-même. » Sans doute aucun, un autre réalisateur se serait certainement délecté d’une visite à Seraing, où tant de réfugiés antifascistes italiens trouvèrent asile : Bernardo Bertolucci aurait pu s’emparer de la vie extraordinairement romanesque de Julien Lahaut pour réaliser un film tout aussi grandiose que le fut son « 1900 », cette fresque brossant, avec De Niro, Depardieu, Sutherland et d’autres, le portrait des luttes sociales et politiques dans l’Italie de la première partie du XXe siècle.

Jules Pirlot, biographe de Lahaut, devant le monument qui rend hommage au « fils aimé de la classe ouvrière de Belgique (…) lâchement assassiné par les ennemis du peuple » © Ronald Dersin.

Né en 1884, Lahaut est le fils d’un ouvrier métallurgiste qui fit partie des fondateurs locaux du POB, l’ancêtre du Parti socialiste. Il sera le produit d’un milieu mais aussi d’une époque que l’on a oubliée, de ce temps où les manifestations pour la conquête de la sécurité sociale et du suffrage universel étaient durement réprimées, parfois même dans le sang. « Lahaut n’est pas devenu communiste en lisant des livres, mais en s’imprégnant des souffrances vécues dans les quartiers populaires de Seraing. Ses indignations successives face à l’injustice ont balisé son chemin politique », explique Jules Pirlot.

Cet apprentissage commence très tôt, dans les yeux et les mots de son père qui, en 1891, est licencié pour faute grave. Laquelle ? Avoir participé à une grève pour le suffrage universel. « Il n’a alors que 7 ans mais déjà il joue à manifester dans la rue avec d’autres gamins, arborant un drapeau rouge confectionné avec un mouchoir et un bâton, en chantant “Vive la révolution” », commente encore le président du CarCob. Lahaut entre dans la vie professionnelle à 14 ans. D’abord comme chaudronnier dans une petite usine, avant d’être embauché chez Cockerill où, rapidement, il se lance dans le combat syndical.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. À 18 ans, à la suite des grèves de 1902 pour le suffrage universel durant lesquelles la garde civique tire sur les manifestants, il est licencié pour « activité politique et syndicale ». Double peine : il est blacklisté pendant trois ans dans toutes les grandes entreprises de la région. En 1905, lorsqu’il retrouve du travail à la Cristallerie du Val Saint Lambert, il fonde le syndicat « Relève-toi », l’ancêtre de la Centrale des métallurgistes de Liège. Trois ans plus tard, à la suite d’une grève, il est à nouveau licencié et commence une carrière de permanent syndical rémunéré. À 29 ans, il est emprisonné en marge d’une nouvelle grève pour le suffrage universel, qui mobilisera plus de 400 000 travailleurs dans tout le pays. Nous avons retrouvé son billet d’écrou aux Archives de l’Etat à Liège (voir photo).

 Mais, à l’été 14, la guerre éclate et la région liégeoise est fort touchée par l’extrême violence de l’invasion allemande. « Cela le révolte. Il n’est pas mobilisé mais se porte volontaire. Afin de rejoindre l’armée belge, il passe par la Hollande, l’Angleterre et puis la France. Affecté à la première unité de blindés belge, il participe à une incroyable épopée en Russie où il connaît l’épreuve du feu avant d’assister à la révolution russe. Il revient de cette expérience avec la conviction que Lénine a raison », raconte Pirlot.

Dans l’entre-deux-guerres, le combat syndical reprend. Lahaut est notamment le fer de lance, en 1921, d’une grève à Ougrée qui durera neuf mois. Dans toute la Belgique, à la suite de son appel, des familles se proposent pour accueillir les enfants des ouvriers en grève. Toutefois, son syndicat, affilié au POB, conseille d’arrêter la lutte. Il refuse. Il est viré. Après un nouveau séjour en prison, il adhère au Parti communiste. Les combats sociaux se succèdent. C’est l’époque où Henri Storck tourne « Misère au Borinage ». Lahaut est une figure majeure de la très importante grève des mineurs en 1932. C’est aussi l’époque où il devient parlementaire. Il le restera jusqu’à sa mort.

Durant l’époque trouble où le sectarisme et les purges vont bon train dans le monde communiste, il connaît des hauts et des bas. En 1929, il a même songé à quitter le Parti communiste. Dans les années 30, ses séjours en URSS sont nombreux. Comme d’autres communistes de sa génération, il ne perçoit pas – ou il ne veut pas percevoir – l’ampleur des crimes commis par le régime stalinien. Militant antifasciste convaincu, il se mobilise avant la guerre pour soutenir les républicains espagnols, pour dénoncer l’Allemagne nazie, pour que la Belgique offre un accueil plus généreux aux réfugiés juifs… Mais au lendemain du pacte germano-soviétique (1939), sa confiance en Moscou confine à l’aveuglement : il adopte la ligne « Ni Berlin, ni Londres.
 ».

Julien Lahaut est un grand orateur @Carcob

Au début de la guerre, il incite les ouvriers à la résistance passive et organise une grande protestation sociale, la « grève des 100 000 », qui immobilise tout le bassin industriel liégeois malgré l’occupation du pays. En juin 41, il est arrêté par les nazis et, jusqu’à la libération, est détenu ; d’abord dans le camp de Neuengamme, où il est condamné à mort, avant d’être transféré pour exécution dans le camp de Mauthausen-Gusen.

Pirlot explique que « durant sa détention, Lahaut se démarqua par un profond sens de la solidarité et par son optimisme. L’un de ses compagnons d’infortune dit de lui : “C’est un homme qui portait le soleil dans sa poche et en donnait un morceau à chacun.” » En Belgique, pendant un temps, on le croit mort. Mais malgré un état de santé précaire à la fin de sa détention, il survit.

À son retour, Lahaut est accueilli en héros à Seraing. Il retrouve son mandat de député et devient président du Parti communiste. « Cette fonction protocolaire avait été créée parce qu’il était très populaire. En réalité, il n’avait plus vraiment de pouvoir au sein du parti », décode Jules Pirlot. À cette époque, Julien Lahaut s’intéresse beaucoup au Mouvement wallon et s’implique dans le débat fort polémique de la Question royale. Le 11 août 1950, il fait partie du groupe de députés qui crient « Vive la république » au moment de la prestation de serment du prince Baudouin. Toutefois, ce n’est pas sa voix que l’on perçoit sur les enregistrements de ce moment historique mais celle du député Glineur de Charleroi, qui cria plus tôt que ses collègues. Une semaine plus tard Lahaut est assassiné. Le jour de ses funérailles, plus de 100 000 personnes se rassembleront dans les rues de Seraing pour lui rendre hommage.

A suivre

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