Les assurances publiques : le contexte belge

Nous terminions notre précédent article par : « Par conséquent, le secteur des assurances pourrait, pour une même année, cumuler une augmentation du produit des placements et une dégradation des taux de sinistralité du côté des catastrophes naturelles. »

C’est, d’ailleurs, ce qui s’est produit en 2021 pour les compagnies d’assurances belges. En consultant les rapports annuels des quatre grandes compagnies les plus exposées aux inondations de juillet 2021 (soit AG Insurance, AXA, Belfius et Ethias), on constate bien pour la Belgique un bénéfice net de 1,186 milliards d’euros. Or, il est remarquable si l’on consulte le même type de sources que, pour cette même année, la branche « incendie », couvrant les catastrophes naturelles, s’est caractérisée par une perte importante suite aux inondations de l’été (-21% des primes acquises). La charge totale des sinistres a fortement augmenté dans le compte de résultats des compagnies d’assurances en Belgique. En 2019, les décaissements liés à des sinistres équivalaient à 337,2 millions d’euros. En 2020, on ne remarque, pour ce poste, pas de modification spectaculaire puisque la charge totale des sinistres pour cette année était de 368,7 millions d’euros. En revanche, en 2021, le dédommagement des sinistres a, pour la seule Belgique, atteint les 2,7978 milliards d’euros (hors intervention des pouvoirs publics). Si l’on décompose les postes couverts par cette prise en charge, on voit clairement que les inondations sont venues frapper de plein fouet les résultats des compagnies d’assurance qui déclaraient une charge totale des sinistres liés aux inondations de 2,5734 milliards d’euros pour la seule année 2021. L’année précédente, ce poste comptable n’avait mobilisé que 16,2 millions d’euros[1].

Pourtant, l’exercice comptable 2021 est, comme nous l’avons vu, loin d’être défavorable pour les compagnies d’assurances. On rapportera cette belle tenue au dynamisme des marchés financiers. Ces derniers, en effet, ont été littéralement boostés par les mesures adoptées dès mars 2020 par les grandes banques centrales à titre d’accompagnement monétaire de la crise Covid. Pour l’Europe, en 2021, les marchés d’actions ont progressé de 24,41%. Pour les Etats-Unis, les données sont meilleures encore puisqu’on relève pour Wall Street une montée du prix des actions de 36,17%. Dans leur ensemble, les indices boursiers mondiaux ont, d’ailleurs, affiché une progression à deux chiffres au cours de l’année 2021. Au total, les mesures de soutien à l’économie (9.000 milliards de dollars selon Bank of America), les politiques accommodantes dans le chef des banques centrales, la vaccination massive contre la COVID-19 puis la réouverture de l’économie mondiale ont favorisé une augmentation des profits des entreprises (près de 40% de hausse en 2021) [2]. Les primes versées aux compagnies d’assurances ont donc eu l’occasion de faire des petits tant et si bien que le bilan des inondations n’a, en fin de compte, pas fondamentalement dégradé la profitabilité du secteur en Belgique. Voilà pourquoi la proposition de faire couvrir intégralement par le secteur le coût des inondations a, dans ce contexte, clairement du sens.

Rappelons, au passage, que ce n’est précisément PAS ce qui s’est passé en Belgique. Le coût total des sinistres assurés en 2021 se chiffrait à 2,164 milliards d’euros, dont 2,070 milliards pour la seule Wallonie où les assureurs ont, en réalité, indemnisé pour 700 millions d’euros (c’est-à-dire au-delà du plafond de 350 millions d’euros fixé par la loi). En effet, la loi du 17 septembre 2005 permet, en cas de catastrophe naturelle, d’impliquer les assureurs privés en plafonnant toutefois l’intervention de ces derniers. Le reste a donc été pris en charge par la Région wallonne.

A l’attention du lecteur s’étonnant de constater que le niveau régional wallon impliqué dans la gestion des inondations, on prendra soin de préciser que suite à la sixième réforme de l’État (2011-2014), la prise en charge des catastrophes naturelles a été régionalisée. Désormais, chaque Région dispose d’un Fonds régional des calamités visant à aider les victimes d’une catastrophe naturelle. Les grandes inondations de l’été 2021 s’étant pour l’essentiel produites en Wallonie, il était inévitable, vu ce cadre institutionnel particulier, que ce soit l’administration wallonne qui prenne en charge les suites de la catastrophe. Pour autant, on fera malgré tout remarquer qu’en l’absence mécanisme de solidarité fédérale, la Wallonie s’est retrouvée seule pour gérer les conséquences des crues qui l’ont ravagée l’été dernier. On notera également que sans cette intervention massive de la région la plus pauvre du pays, la profitabilité des compagnies d’assurance aurait bien souffert. On n’hésitera donc pas à constater sans jugement de valeurs que le contribuable wallon a payé à la place des actionnaires des compagnies d’assurances du Plat Pays qui ont bien reçu, pour leur part, un dividende pour l’année 2021.

L’idée d’alimenter, à l’avenir, un fonds des calamités à partir d’une taxation spéciale des profits des compagnies d’assurance prend, dès lors, tout son sens. Toutefois, cette formule pourrait devenir plus difficilement praticable si devait, à un moment donné, coexister une crise financière, synonyme de diminution drastique des revenus des compagnies d’assurance, avec la survenance de grandes catastrophes naturelles. Ce type d’évènements rendra plus aiguë encore la question de la sinistralité et donc du coût de l’accès à la protection contre les intempéries. C’est ici qu’intervient la socialisation de l’assurance « catastrophes naturelles ».

A suivre

Xavier Dupret, économiste, animateur culturel de l’ACJJ


[1] Assuralia, rapport annuel 2021.

[2] Jocelyn, Jovène, Analyse2021 : une belle année pour les marchés actions, Morningstar Inc., 28 décembre 2021. Url: https://bit.ly/3z7JdBN. Date de consultation: 25 juillet 2022.

Laisser un commentaire