
A priori, les inondations de l’été dernier en Belgique n’ont pas grand-chose à voir avec les arcanes de l’économie politique. Il faut se méfier des a priori. Le propos de cette analyse vise à démontrer que la multiplication prévisible à l’avenir des catastrophes naturelles en lien avec le réchauffement global pose la question de la fonctionnalité des mécanismes assurantiels privés face à ces profondes modifications. En l’occurrence, il y a lieu de douter de la compatibilité de la fonction de rémunération des détenteurs privés du capital avec les exigences d’une prise en charge adéquate des risques inhérents à la crise climatique.
Par conséquent, la nécessité d’une assurance publique contre les catastrophes naturelles sera mise en avant. Comme l’on ne se prémunit jamais assez contre la décérébration de masse qui a accompagné la montée en puissance dans nos contrées du néolibéralisme, on prendra soin de préciser que des mécanismes de cette nature existent déjà dans un certain de nombre de pays. Ces derniers (on songera tout particulièrement à la Suisse ou l’Espagne) n’ont, d’ailleurs, rien de spécialement marxistes-léninistes.
Un peu de théorie
Pour y voir plus clair quant aux fondements théoriques de la discussion, on visera, dans un premier temps, à cerner de plus près la nature du secteur des assurances en tant qu’élément du capital financier. A l’intérieur du système de crédit[1], les compagnies d’assurances jouent un rôle crucial. En effet, dans la mesure où elles captent de l’épargne de long terme, il leur est possible d’intervenir dans des opérations de prêts et des investissements nécessitant d’avancer des fonds importants. Pour bien comprendre ce que recouvre le concept d’épargne de long terme et son rapport avec le secteur des assurances, on prendra soin de préciser que la plupart des contrats d’assurance font le plus souvent l’objet de versements de primes durant de longues périodes.
Par exemple, le contrat d’assurance solde restant dû qui accompagne systématiquement, en Belgique du moins, l’octroi d’un crédit hypothécaire entraînera le paiement de primes durant facilement 15 ou 20 ans. Il y a là matière à faire travailler un capital. Le profit des compagnies d’assurance provient de la différence entre le revenu que leur rapportent leurs différents investissements et les remboursements qu’elles doivent consentir pour les sinistres couverts. Ces derniers font l’objet d’une évaluation de risques à partir de statistiques de manière à faire correspondre au plus près les primes versées par les clients aux risques qu’ils courent réellement. Il y a une corrélation directe entre la probabilité qu’un risque se matérialise et la prime versée par le client de la compagnie. Autrement dit, plus le risque assuré s’avère peu susceptible de se produire et plus les primes seront faibles. A l’inverse, si le risque est très important, la prime sera élevée. Dans le jargon du secteur, on dit que le montant de la prime dépend du taux de sinistralité ; Celui-ci désigne le ratio financier entre le montant des sinistres à dédommager et celui des primes encaissées.
A l’avenir, le dérèglement climatique est susceptible de provoquer une dégradation des taux de sinistralité dans l’industrie de l’assurance. Par exemple, le montant cumulé des sinistres causés par des catastrophes naturelles devrait doubler entre 2020 et 2050 par rapport à la période 1989-2019, estimait la Fédération française de l’Assurance à la fin de l’année dernière[2]. Les grandes inondations de l’été dernier, qui ont, en réalité, touché 11 autres Etats européens (Allemagne, Autriche, Croatie, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Roumanie, Royaume-Uni, Suisse et Turquie en plus de la Belgique) ne constituent donc que le début d’un processus de dégradation des données financières en ce qui concerne la prise en charge des catastrophes naturelles. Ce qui ne signifie pas, et c’est plus qu’une nuance, la fin des profits pour les compagnies d’assurances. Les primes versées par les clients sont, en effet, placés sur les marchés financiers. Par conséquent, le secteur des assurances pourrait, pour une même année, cumuler une augmentation du produit des placements et une dégradation des taux de sinistralité du côté des catastrophes naturelles.
A suivre
Xavier Dupret, économiste et animateur à l’ACJJ
[1] Nous reprenons le concept de système de crédit à qui Marx assigne la fonction de mettre en œuvre « le moteur de la production capitaliste, c’est-à-dire l’enrichissement par l’exploitation du travail d’autrui pour en faire le système le plus pur et le plus monstrueux de spéculation et de jeu » (Le Capital, Livre 3, 5ème section, chapitre 27).
[2] Solenn, Poullennec, Le coût du changement climatique inquiète les assureurs, Les Echos, édition mise en ligne du 10 décembre 2021. Url: https://bit.ly/3yXOKuz. Date de consultation: 21 juillet 2022.