Chili : le peuple chilien n’a pas mis fin au néolibéralisme

Chili : le peuple chilien n’a pas mis fin au néolibéralisme

Square Allende à Courcelles

Veuillez trouver ci-après le texte de mon allocution développée ce 11 septembre à l’accasion de la commémoration annuelle Salvador Allende.

« Je souhaiterais vous rappeler en débutant cette prise de parole le contenu de mon intervention de l’an dernier. Rédigée sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet, la Constitution chilienne fit l’objet de critiques dès son entrée en vigueur en raison de ses origines ainsi que de son contenu néo-libéral fortement inégalitaire. La Constitution de 1980 établissait en effet un modèle économique fondé sur la privatisation d’une large part des biens publics, y compris l’éducation, la santé, les retraites et l’accès à l’eau

Devant l’ampleur du mouvement de contestation populaire, les dirigeants de la majorité des partis chiliens ont signé un « Accord pour la paix sociale et une nouvelle Constitution ». Celui-ci prévoyait la rédaction d’un nouveau texte fondamental via la convocation d’une assemblée constituante. Un référendum organisé le 25 octobre 2020, voit près de 79 % des votants approuver la rédaction d’un nouveau texte constitutionnel. dont la rédaction fut confiée à une assemblée constituante intégralement élue comportant 155 membres – 77 femmes et 78 hommes .

Point important : la réforme constitutionnelle votée par le législateur établissait que toute loi proposée à la Convention devait être approuvée par une majorité des deux tiers.

Dans l’espoir de l’emporter, une large coalition de gauche anti-néolibérale était nécessaire. Un espoir était permis car les deux plus grands partis de gauche : le Parti communiste et le Frente Amplio (Front large).avaient remporté des victoires historiques en obtenant des mairies et des postes de gouverneur lors des dernières élections

Toutefois, ces deux partis devaient surmonter certaines tendances sectaires et reconnaître que la gauche chilienne est bien plus large que la notion de parti.

Les défis auxquels est confrontée la gauche sont nombreux, mais ses opportunités le sont tout autant. Jamais la gauche n’avait jamais été aussi proche de converger autour d’un programme féministe et anticapitaliste commun .

En bref, la gauche chilienne avait démontré le pouvoir de la révolte et devait faire face à son plus grand défi : prendre les rênes du pouvoir et transformer la contestation du système économique hérité de Pinochet en un mouvement majoritaire pour une société radicalement différente ?

La Convention devait être ouverte à la participation des citoyens, et offrir un espace pour les propositions et les délibérations des milieux populaires. Même pour les revendications politiques qui dépassent le cadre de la Convention, le moment était venu de faire pression pour mettre fin au terrorisme d’État, en particulier dans les territoires mapuches, et de renforcer les institutions de la classe ouvrière chilienne qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre l’autoritarisme néolibéral.

Les étapes suivantes devaient consister en une transformation structurelle radicale de la société, menée par le peuple et la classe ouvrière. Cela se passa au cours des deux années suivantes avec le développement de la Convention constitutionnelle, qui devait déterminer les futures grandes lignes politiques pour les années et les décennies à venir.

Au référendum d’octobre 2020 ont constata que les Chiliens voulaient une nouvelle Constitution puisque sur 7,5 millions de votants , 5,9 millions y étaient favorables.

Gabriel Boric

Porté par un mouvement contestataire ancré à gauche et puisant ses origines dans les milieux étudiants — avant son extension déterminante aux questions des inégalités sociales —, Gabriel Boric âgé de 35 ans est choisi comme candidat président avec un score de 4 620 890 voix, soit 55.87 % des électeurs .

Dans son programme, Gabriel Boric propose de revenir sur la privatisation des services publics qui avait caractérisé la dictature de Pinochet. Il prend ainsi position contre le système de retraites et de santé en vigueur, ceux-ci étant depuis cette époque intégralement confiés au secteur privé. Le candidat se prononce aussi pour l’introduction d’impôts progressifs pour les plus riches, et une retraite minimum. En réaction au conflit Mapuche, il prône la levée de l’État d’urgence et l’expulsion des entreprises transnationales présentes dans la région.

Au second tour de la présidentielle, en décembre 2021, il y a eu 8,4 millions de votants dont 4,6 millions ont voté pour Gabriel Boric.

Dans l’accord de novembre 2019, il avait été acté que pour le référendum d’approbation ou non du projet de nouvelle constitution, le vote serait obligatoire. Cela a signifié que le dimanche 4 septembre dernier plus de 4 millions de personne votaient pour la première fois de leur vie, quel que soit leur âge, souvent des personnes originaires des classes populaires.

La gauche s’illusionnait en croyant que tous les abstentionnistes voteraient spontanément à gauche. C’était en partie vrai mais ceux qui ne s’étaient pas inscrits d’eux-mêmes sur les listes électorales, ne s’intéressaient peu ou pas à la vie politique, pas plus que syndicale ou associative. L’individualisme, après 17 ans de dictature militaire,  après plus de 30 ans d’ultra-libéralisme, avait modifié les comportements. Le 4 septembre dernier, la facture a été payée cash.

62 % des votants ont ainsi rejeté les propositions élaborées pour la réforme de la Constitution. En analysant les résultats, ce rejet peut s’expliquer par plusieurs causes. Signalons en premier lieu la complexité du programme présenté comportant pas moins de 388 articles.

Mais des rejets plus ponctuels sont aussi intervenus : le rejet de la plurinationalité, c’est-à-dire des droits octroyés aux populations autochtones, les Mapuches,  représentant quelque 10 à 12 % de la population d’origine

Un autre facteur de rejet s’opposait aux propositions d’octroi de nouveaux droits aux minorités sexuelles mais aussi le droit à l’avortement dénoncé pour le conservatisme de l’église catholique.

Une peur distillée par l’opposition de droite parlait de la volonté d’une socialisation de la société chilienne. Certains y voyaient la confiscation de leurs biens immobiliers entre autres. La droite a fait campagne sur sa volonté de changer la constitution mais rejetait celle qui était proposée par le nouveau pouvoir populaire. Le résultat du vote constitue un échec pour le gouvernement et le pouvoir du président nouvellement élu est fortement affaibli.

A eux maintenant de tirer les conclusions de cet échec et de réfléchir à présenter un nouveau projet de constitution pour l’avenir.

En conclusion de notre intervention de 2021, nous partagions l’enthousiasme de nos amis chiliens mais soulignions que rien n’était gagné d’avance. Nous avions malheureusement raison. Le pouvoir chilien doit tirer la conclusion que la gauche n’a pas d’hégémonie dans la société chilienne. En attendant le néolibéralisme agressif va perdurer.

Robert Tangre, ancien secrétaire du Comité Chili

Un commentaire sur “Chili : le peuple chilien n’a pas mis fin au néolibéralisme

  1. Merci Robert pour cette analyse !
    Ne penses-tu pas que :
    • Les droits octroyés aux Mapuches.
    • Les nouveaux droits aux minorités sexuelles et le droit à l’avortement.
    • La peur de la confiscation des biens immobiliers des particuliers.
    ne peuvent expliquer à eux seuls le rejet à une si large majorité.
    D’autant que la campagne électorale aurait du lever l’ambiguïtés, notamment sur la socialisation de la société chilienne.
    388 articles étaient à approuver, c’est dire la grande complexité du texte. N’est-ce pas là que se trouve les origines du rejet ? N’aurait-il pas mieux valu se limiter à l’essentiel ?
    Que va-t-il se passer maintenant ? Une autre constitution va-t-elle être élaborée et proposée au peuple chilien ?

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