
En février 2022, notre historien François D’Agostino eu l’occasion de participer au voyage d’une délégation du Parti de la Gauche Européenne (PGE) à Cuba, pour une durée d’une semaine.
Lors de ce voyage, il a pu découvrir de nombreuses facettes de Cuba, bien loin des clichés véhiculés par de nombreux médias occidentaux, mais également loin des images d’Epinal d’un socialisme tropical uniquement biberonné au romantisme révolutionnaire. Les progressistes européens peuvent-ils tirer des enseignements concrets de l’expérience cubaine ? Quelle solidarité concrète peut être développée ? Comment pouvons-nous aider, ici, à briser un blocus illégal qui dure depuis 60 ans ?
« Si loin de Dieu, si proche des Etats-Unis… »[1]
Sans revenir en détail sur l’épopée de la Révolution cubaine et ses grandes figures, il est impossible de ne pas évoquer le chemin qu’a emprunté l’île pour aboutir à un système socialiste[2], comment elle s’est rapprochée de l’ancien bloc socialiste d’Europe centrale et orientale tout en étant l’un des moteurs du mouvement des non-alignés[3] et quelles furent les difficultés consécutives à la disparition de l’URSS pour le pays ? Impossible également de ne pas évoquer les pressions constantes infligées par les Etats-Unis, qui vont du blocus à des opérations militaires voire terroristes[4].
C’est entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième que Cuba arrache, non sans mal, son indépendance à l’Espagne, mais se retrouve sous la coupe de la puissance émergente que sont les Etats-Unis. C’est de cette indépendance tronquée que date l’amendement Platt et la présence d’une base états-unienne à Guantanamo.
Essentiellement agricole, l’économie cubaine est largement sous contrôle états-unien pendant la première moitié du vingtième-siècle : production sucrière, banques, transports, etc. sont autant de secteurs soustraits au contrôle des Cubains[5].
Evidemment, une telle situation ne peut que susciter des résistances, et l’émergence de courants anti-impérialistes qui vont irriguer la vie politique, intellectuelle et sociale du pays jusqu’aux années cinquante.
En mars 1952, Fulgencio Batista, déjà derrière un coup d’état militaire en 1934, élu président en 1940, voit son nouveau coup d’état couronné de succès, notamment grâce à l’appui de la CIA. Le 26 juillet 1953, une centaine de rebelles, dirigés par un certain Fidel Castro, attaque la caserne de la Moncada, à Santiago de Cuba. Ils cherchent à s’emparer des armes afin de lancer une insurrection contre la dictature. Si l’opération échoue et coûte la vie à de nombreux insurgés, Fidel Castro et son frère Raúl comptent parmi les survivants et se voient condamnés à de lourdes peines. C’est lors de son procès que Fidel Castro livre sa célèbre plaidoirie qui se termine par ces mots « L’histoire m’acquittera ».
Après une forte pression populaire, les leaders vont être libérés et s’exiler. C’est depuis le Mexique que Fidel et ses camarades, rejoints par un jeune médecin argentin du nom d’Ernesto Guevara, vont préparer et lancer leur lutte de libération. Débarquant en décembre 1956, une poignée de guérilleros va entamer la lutte dans la Sierra Maestra. Fin 1958, l’offensive qui va mettre un terme au régime de Batista est lancée et la révolution triomphe définitivement en janvier 1959.
Rapidement, le gouvernement révolutionnaire va emprunter une voie non-capitaliste : réforme agraire, nationalisation progressive des grandes industries et des services, vastes campagnes d’alphabétisation, développement d’une médecine pour toutes et tous, etc. sont autant de signes que Cuba opte pour un modèle socialiste de société, même si le caractère socialiste de la Révolution n’est proclamé officiellement qu’en avril 1961[6]. La société est profondément transformée, notamment grâce au rôle joué par les organisations de masses comme la Fédération des Femmes Cubaines, la Centrale des travailleurs de Cuba ou les Comités de Défense de la Révolution.
Dès mars 1959, les États-Unis vont multiplier les manœuvres hostiles à l’encontre du gouvernement révolutionnaire : soutien aux terroristes contre-révolutionnaires, appui à peine masqué à une tentative d’invasion à Playa Giron, tentatives d’assassinats à l’encontre de Fidel Castro constituent quelques-unes des manifestations les plus spectaculaires de cette agressivité.
S’il est moins « spectaculaire », le blocus qui dure depuis février 1962 n’en est pas moins une des attaques les plus lourdes dont l’île est victime. Depuis 1962, les conditions se sont durcies, les États-Unis introduisant rétroactivité et extraterritorialité (Loi Helms Burton, 1996), ou comme sous la présidence de Donald Trump, qui a imposé un durcissement des mesures, dans sa croisade contre les gouvernements de gauche en Amérique latine et dans les Caraïbes. Les mesures de durcissement du blocus n’ont d’ailleurs pas été levées par le successeur du Républicain, le Démocrate Joseph Biden.
On peut constater que cet acharnement relève de la part de Washington d’une volonté de mater un gouvernement non-aligné et contrevient à toutes les normes du droit international. C’est un des nombreux moyens utilisés pour (re)faire de Cuba un pays semi-colonial[7].
François D’Agostino
A suivre
1] Citation attribuée à Porfirio Díaz, président du Mexique de 1876 à 1911, à propos de son pays, mais souvent citée dans le contexte de l’Amérique latine et des Caraïbes.
[2] TACK (F.), La révolution cubaine a 50 ans, in Contradictions , N°125, Bruxelles, 3e trimestre 2009, pp. 59-80
[3] PRASHAD (V.), Une histoire politique du Tiers-Monde, Québec, 2019.
[4] Voir, e.a, LAMRANI (S.), sous la dir.de, Washington contre Cuba : un demi-siècle de terrorisme, Paris, 2005.
[5] Voir, e.a., HERRERA (R.), Cuba face à l’impérialisme-une seule solution : le socialisme, dans COLLECTIF , Petite contribution au livre noir de l’anticommunisme et de la contre-révolution, s.l. , 2007, p. 170 et sv.
[6] Notons que le Parti Communiste de Cuba actuel s’est formé seulement en 1965, par la fusion des différentes organisations révolutionnaires (Mouvement du 26 Juillet, le Parti Socialiste Populaire, c’est-à-dire le PC historique- et le Directoire Révolutionnaire au cours d’un processus de six ans.
[7] https://mronline.org/2022/06/30/136260/?fbclid=IwAR23PrMuaxqHjyviJJG1n91uP-TlAkCZ7vn0MuvxN3KWn-I-E2QvEc0InFM