Le déclin paradoxal de la cellule communiste aux ACEC-Charleroi (1970-1982)

Par la suite, vient le tassement durant les seventies. Dussart mise clairement sur la consolidation de son hégémonie syndicale, utilisant son charisme personnel dans les luttes sociales aux ACEC. C’est un choix guidé par la réalité des enjeux. Dussart investit de nombreuses instances de pouvoir (direction du PCB, exécutif de la CMB-Charleroi, Le Drapeau rouge et puis Sénat). Il ne peut pas être partout. Les premières rationalisations de l’usine requièrent ensuite toute son attention, si bien que Dussart table peu sur sa succession. Il se résigne à l’attendre émerger toute seule, tandis que ses camarades vieillissent et partent à la retraite, sans être remplacés, ou vont militer dans leur quartier à la place de l’usine, délaissée. La cellule perd sa centralité.

La troisième génération n’arrive pas. Josiane Vrand la reflète dans une certaine mesure, mais son sort se marie bien trop à Dussart pour incarner une vraie passation de témoin. Un nouveau souffle se perçoit dans l’agitation post-soixante-huitarde mais n’aboutit pas au renouveau de la cellule, ce qu’aurait dû faciliter la grève de 1979. Au contraire : non seulement elle ne joue plus qu’un rôle anecdotique à l’usine, mais surtout le déclin simultané du PCB, divisé jusqu’à son sommet, et des ACEC, prêts à l’implosion, contribue au renforcement de la tendance socialiste du syndicat. La cellule s’éteindra avec Dussart, même si Mengoni concrétisera, dans un sens, très brièvement (1986-1988) cette renaissance sous l’angle syndical. Mais il était déjà bien trop tard.

Si la cellule communiste des ACEC-Charleroi a vécu si longtemps, c’est grâce à Dussart. Mais le grand chêne a bu toute l’eau du sol et s’est élevé haut dans les cimes des arbres, en dépassant son tuteur dans le même temps. Cette personnification politico-syndicale a été autant une force qu’une faiblesse, finalement incurable. Or, une cellule est une affaire collective, y compris à sa tête. Cette situation demanderait à être comparée à d’autres. Marcel Baiwir finit ainsi sa carrière en 1978 en tant que président de la délégation de Cockerill, après trente ans de syndicalisme et d’activisme communiste dans la grande usine de Seraing. Mais la cellule locale et la délégation syndicale ont vécu avant, après et malgré sa personnalité pourtant centrale, avec des succès sociopolitiques appréciables. En France, peu de syndicalistes semblent entrer dans ce cas de figure, où les profils de dirigeants semblent bien distincts du parcours de Dussart, comme par exemple Roger Linet et Claude Poperen à Renault-Billancourt.

Ce dépérissement s’explique aussi par un réel désintérêt envers les cellules d’usine, commun à tous les PC « orthodoxes » de l’époque. La cellule des ACEC avait, au final, perdu tout intérêt, car son actualité se calquait à celles des instances syndicales et même parlementaires. Or, sans stratégie et sans identité propre, quelle pertinence lui restait-elle ? Se transformer en amicale de la délégation ? Sans but politique clair, comment pouvait-elle être autre chose que, au mieux, un super-syndicat ou, au pire, un club antisyndical ?

L’expérience de cette cellule, peut-être la meilleure de l’histoire du PCB, pose la question de la relation entre parti et syndicat. C’est une équation incontournable car elle contribue autant à la dynamisation et à la conscientisation des syndicalistes qu’elle ne complique l’élaboration d’une stratégie d’ensemble. Mais si l’on considère que le pluralisme est une constance dans la classe travailleuse, il semble naturellement banal qu’il le soit également au sein du syndicat et que ses diverses tendances y soient représentées, du moins si elles se placent dans l’intérêt des travailleurs. L’idée d’un syndicat épuré de toute influence politique relève plus de l’illusion ou d’un prétexte trompeur pour étouffer le débat que d’une réalité, bien plus vivante et multiforme.

Adrian Thomas

Extrait de la revue Lava : Quarante ans de cellules communistes aux ACEC | Lava (lavamedia.be)

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