Un bien triste photographe.

Dans les années 1930. Au bas de l’avenue Eugène Mascaux, non loin de l’église du centre de Marcinelle, s’était installé le photographe Marivoet qui donna le nom de Maridem à son studio.

Malgré sa funeste destinée (il devint traître à son pays) Il faut bien reconnaître qu’il n’était pas dépourvu de talent dans l’art de la photographie et du court métrage.

Ses affaires marchaient bien et bientôt, il eut besoin d’un ouvrier occasionnel pour entretenir et réparer ses appareils photographiques et de projection, ses caméras et autres accessoires propres à sa profession.

Mon père, Achille, accepta l’offre et s’acquitta très bien de ce travail de précision. Il était aussi versé dans l’art de la photo si bien que Marivoet le chargea aussi de plusieurs prises de vues. Armé de sa caméra 8 mm venant du studio, il capta les images de plusieurs rues de sa commune et fut un jour requis pour filmer les activités sportives des enfants des plaines de jeux du Manoir et de la ferme Bal. Ajoutons à cela que les deux photographes prirent de nombreux clichés de coins et maisons aujourd’hui disparus.

Hélas, Marivoet affichait des idées politiques droitières. Cela n’aurait pas tellement porté à conséquence dans notre pays de démocratie bourgeoise mais, malheureusement, la guerre survint et lors de l’arrivée des troupes allemandes à Marcinelle, Marivoet montra son vrai visage de collaborateur.

A son retour d’exil en France, Achille, mon père, apprit cela et ne voulut plus rien avoir de commun avec ce traître. Il me chargea d’aller lui remettre les boîtes contenant les nombreuses bobines qu’il avait encore à la maison (ce qui fut une erreur !). Je sortis du studio presqu’aussitôt y être entré. En déposant le colis, je pus voir, d’un œil furtif toute la maison remplie de soldats allemands. On chantait et on buvait sec tandis que l’épouse du photographe s’exerçait au tir au pistolet en compagnie d’officiers de la Wehrmacht. A la vitrine du studio, on remarquait les nombreuses photos de l’arrivée de l’armée nazie sur le sol de notre commune. Il n’y avait plus de doute, Marivoet avait tout calculé à l’avance. Je rentrai à la maison et on oublia le traître.

Les mois passèrent. Un beau jour de 1943, des partisans communistes parmi lesquels se trouvait Raoul Baligand et Edouard Verdin qui périt dans les camps nazis, investirent les ACEC afin de faire sauter un gros turbo-alternateur. Ils s’éclipsèrent après l’explosion. Peu de temps après, les rexistes arrivèrent sur le lieu du sabotage.

Malheureusement, ce jour-là, Achille travaillait de nuit au service « entretien » de l’entreprise. Il fut arrêté et conduit à Loverval de sinistre mémoire. Son épouse l’apprit et, toute éplorée, récita et fit réciter par ses enfants moult prières à sainte Rita de Marchienne-au-Pont, pour sa prompte libération. Elle avait reçu une éducation chrétienne et cela apportait un tant soit peu d’apaisement à ses angoisses.

Achille avait des idées communistes. Il devint donc suspect et fut accusé d’écouter Radio Moscou. Quand il fut amené devant le maudit Marivoet, celui-ci reconnut son ancien ouvrier et gêné, ne voulut pas l’entende. Il fut remis aux Allemands. Après quelques heures d’interrogatoire à la Kommandantur de Charleroi, il fut relâché et rentra au logis.

Après la guerre, le sinistre photographe, qui, par sa collaboration zélée, envoya de nombreux patriotes à la mort ou dans les camps nazis, fut condamné à la peine capitale. Celle-ci fut commuée en réclusion criminelle.

Voilà une bien lugubre histoire mais qui ne s’arrête pas là. Marivoet était nanti d’un sacré culot. Dès la libération, les résistants suppléant une police et une gendarmerie qui avaient fort à faire comme traquer les derniers soldats allemands et leurs complices qui n’avaient pu fuir, étaient chargés de la garde des suspects d’incivisme arrêtés, nombreux dans les premiers jours de septembre. Internés d’abord à la prison de Charleroi puis à la caserne Trésignies, ceux-ci furent ensuite transférés au centre de détention installé dans l’ancienne verrerie « Fourcault » à Dampremy.

Les résistants, d’abord bénévoles, furent par la suite payés par la Ministère de la Justice comme auxiliaires. Durant les nombreux mois d’activité de ce centre de détention pour les hommes. Les femmes étaient internées dans l’ancienne école communale de la rue Vital Françoisse.

Parmi les gardiens, le nommé G.W. avait la garde de Marivoet depuis mai 1945. Après les premiers moments d’internement, Marivoet avait repris de la superbe. Lui qui connaissait les méthodes nazies estimait sans doute que celles de la justice belge à son égard et à l’égard de ses compagnons de cellule, indiquaient un prompt oubli des crimes des gestapistes et, à son idée, une prompte réhabilitation. De là, l’arrogance qu’il montrait de nouveau. Inspiré par son exemple, les autres traîtres exigeaient des conditions de détention plus confortables, une alimentation variée en un moment où notre population subissait encore les affres de la faim. G.W. se fâcha devant l’insolence marquée par ces gens qui voulaient se rendre maîtres à Foucault et il gifla le meneur. Il faut se rappeler que c’est à cette période que les Belges prennent conscience des sévices endurés par nos prisonniers de guerre et des atrocités des camps de concentration.

Nous ne savons rien de G.W., le petit article qui relate l’affaire ne nous dit rien mais on peut supposer qu’en tant que résistant, il avait dû ; lui aussi, souffrir de la faim et de la peur. Durant ces longues années alors que Marivoet et ses pareils tenaient le haut du pavé. Que de rancœurs, de chagrins peut représenter cette gifle ! Mais Marivoet qui avait encore les moyens de se payer un avocat, déposa une plainte et G.W. fut condamné pour coups et blessures. Plus tard, la Cour d’Appel confirma le jugement et G.W. dut payer une forte amende. Et fut mis en demeure, par voie d’huissier de payer immédiatement 1867 FB d’amende et de frais de justice pour le procès intenté contre lui par Marivoet et sa bande de tueurs.

Texte rédigé par notre camarade Roger Nicolas en novembre 1997

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