On a tous un ami noir

Je dédie cette rubrique aux 31 noyés dans le Pas-de-Calais le 24/11/2021. Et à tous les autres…  (François GEMENNE- Fayard 2021)

François GEMENNE est trop jeune pour s’en souvenir. Mais je gage pourtant que la large culture dont font montre ses différentes interventions dans les débats publics a bien porté ceci à sa connaissance : il y a eu, au vingtième siècle, un Président de la République qui, pour se défendre d’accusations de xénophobie, déclara simplement … qu’il avait un ami africain. Bien avant qu’on sût que cette relation de Valéry Giscard d’Estaing s’était structurée autour de diamants offerts, il s’était fait chambrer pour cette déclaration, tant par la presse que par … Alain SOUCHON  

François GEMENNE, expert reconnu tant pour la géostratégie de la transition climatique que pour les phénomènes de migration démographique, emprunte manifestement à cette anecdote pour titrer son dernier ouvrage.

« On a tous un ami noir » a pour visée de rompre avec un certain nombre d’idées reçues sur le phénomène migratoire. Ce faisant, le livre soutient et conforte dans leurs combats celles et ceux qui ne peuvent concevoir un aménagement long d’une société qui se satisfait, quand elle ne s’en réjouit pas, de la mort de quelques-uns de ses semblables, dont le seul tort aura été de vouloir fuir leurs conditions de vie. Oui qui fait de leur malheur la source d’un business pour quelques-uns, la génération d’un gouffre sans lendemain pour la plupart. Car, oui, la xénophobie, l’exclusion ethnique, coûte cher à notre société.

L’auteur rappelle, et à certains (hélas ceux-ci liront-ils le livre ?) apprendra, que se lancer dans une entreprise d’immigration, n’est pas un acte qui relève du caprice. Elle implique au contraire un déchirement personnel. Celui-ci est très souvent ignoré des discours tenus à propos de l’immigration, même des plus positifs. Les coûts purement financiers des voyages ont aussi pour conséquence que, la plupart du temps, ce sont les « élites », financières et intellectuelles, qui peuvent s’y risquer. Avec pour conséquence que l’asile a cessé d’être une protection contre les persécutions, accessible à toutes les victimes de brutalité institutionnelle. Il est devenu un privilège accessible […] aux plus chanceux, aux plus nantis, aux plus intrépides  

Ceci souligne l’apport potentiel des candidats à l’immigration pour les sociétés qu’elles tentent de rejoindre et auxquelles ils demandent à s’intégrer. D’autant plus que, contrairement à une autre idée reçue, les vagues d’immigration viennent peu des pays les moins développés économiquement : C’est dans les pays avec un indice de développement humain (IDH) élevé que le taux d’émigration est le plus fort, avoisinant les 10%  

Au passage, François GEMENNE étrille, sans guère de considération pour son auteur, la phrase de Michel ROCARD « La France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Même dans sa version complète, même s’il n’exclut pas une inattention de la part du meilleur ennemi de François Mitterrand, notre auteur souligne les caractères infâmes et fallacieux de l’expression    

Bien entendu, les politiques aujourd’hui menées y prennent pour leur grade : le contraire de ce qu’il faudrait faire, estime Gemenne. Les seuls à y trouver leur compte, affirme-t-il, ce sont les passeurs ! Est aussi déconstruit le volontarisme humanitaire de l’Allemagne de Merkel en 2015 : ce n’est pas sa décision d’ouvrir les frontières qui a créé l’arrivée des personnes, mais c’est lorsque celle-ci était déjà réalisée que la Chancelière l’a entérinée. Elle a aussi qualifié le moment de rendez-vous pour la mondialisation.

Même s’il indique que la Turquie est l’État qui accueille le plus de réfugiés, Gemenne n’en tire aucune analyse politique. Ni en ce qui concerne ce pays, ni à propos d’épisodes comparables, il n’évoque pas le chantage à l’immigration auquel semblent céder certains Etats. Il n’interroge pas davantage une éventuelle liaison entre l’autoritarisme de régimes politiques et ces pratiques. De même, les « valeurs « de l’Union européenne ne sont pas questionnées profondément quant à leur politique migratoire. L’auteur limite la critique de l’UE à ses inaction et défaut de vision stratégique : faillite européenne ; défaite des démocrates. Dans le chapitre ainsi titré, l’absence d’aménité des sous-titres mesure l’amertume anxieuse de l’auteur envers l’avenir : raison assiégée, faillite de la gauche. Selon lui, les formations se réclamant de cette dernière ont, depuis le milieu des années 1980, adopté une posture largement réactive face à un agenda politique et médiatique contrôlé par l’extrême-droite

Le paradigme de l’immobilité (pp 67-73) est dénoncé comme vision d’un passé révolu. 

Car les migrations sont constitutives de l’histoire de l’humanité. Et il est vain de tenter de distinguer réfugiés économiques, politiques et à présent climatiques. Sans doute faudra-t-il revoir la Convention de Genève…

Le poids idéologique des discours n’est évidemment pas ignoré.

Afficher l’image sourceImpossible évidemment de l’ignorer, particulièrement au moment de l’ambiance fétide de la pré-campagne électorale française, rythmée un maurrassisme au retour triomphant. Gemenne souligne même l’influence délétère de cette pression idéologique sur certaines études commanditées par les pouvoirs publics Il plaide cependant pour que ne soient pas exclues du champ médiatique les initiatives locales, toujours couronnées de succès, de rapprochement et d’intégration heureuse, c’est-à-dire dans le respect des uns et des autres, des populations autochtones et des nouveaux citoyens. Une récente prise de position collective vient illustrer ce point de vue : des Maires de différentes familles politiques ont lancé un appel pour que ne soit pas oubliée la France réelle, celle de la solidarité.  Ces initiatives seront-elles la matrice d’une autre politique qui garderait aux migrants leur qualité d’êtres humains et ne les réduirait plus à celle des statistiques de drame ? 

Quant aux insinuations relatives à l’origine de la pandémie du coronavirus, Gemenne rappelle que, dans cette relation, ce sont davantage les retours d’hommes d’affaire que les candidats à l’immigration qui semblent bien avoir importé le virus  

Des thèmes traditionnels de la dénonciation des pratiques discriminatoires sont également repris : les contrôles au faciès, l’accès au logement et à l’emploi. Quant au thème nouveau, invention portée par la vague néo-réactionnaire selon moi, du « racisme antiblancs », l’auteur rappelle que ses manifestations supposées, dont il ne nie pas la réalité des occurrences qui semblent l’étayer, ne sont jamais insérés dans une structuration de rapports institutionnalisés de domination.

Mais… l’Islam et sa tentation totalitaire ?

François GEMENNE tout à la fois rappelle que l’Islam est une religion, pas une entreprise étatique. Que, par conséquent, il y a presqu’autant de pratiques que de fidèles qui s’en revendiquent. Il attire surtout l’attention sur l’hypocrisie manifestée dans l’usage du terme « laïcité », aujourd’hui étendard des groupes sociaux qui s’en lamentaient jadis. 

Idem de certaines conséquences de décisions qui, tantôt restreignent l’accès à l’emploi de jeunes femmes, tantôt excluent les parents de l’environnement scolaire de leurs enfants ou privent de l’accès aux pratiques sportives ou loisirs. Il souligne enfin à ce propos combien les débats, passionnés, passionnels même, se tiennent souvent en l’absence des intéressées, prolongeant   à l’égard, par un paradoxe ou un clin d’œil pour le coup moins malicieux qu’infernal, le patriarcat social dont les mesures prétendaient les protéger. 

Alain Chroniques

Laisser un commentaire