
Les gens de ma génération se sont mobilisés contre la guerre faite par les Américains au Vietnam. Je viens de me replonger dans un livre qui a pris de l’âge « Les chocolats de l’entracte » de François Chalais, grand reporter français. Si ce dernier est loin d’être un homme de gauche, la guerre du Vietnam l’a particulièrement secoué et meurtri.
Il est à Hanoï et visite l’hôpital Saint Paul géré par les Vietnamiens.
Voici son récit.
« Sur une table, le ventre ouvert du thorax au nombril, une jeune fille de dix-huit ans gémit doucement. Une simple bille d’acier l’a traversée de plein fouet. Mais la propriété de ces balles est de se promener dans les corps et d’y perforer ainsi les intestins à plusieurs reprises…
Ce sont les Japonais, comme la plus grande partie du napalm, comme le phosphore qui colle à la peau et réduit les cadavres – je l’ai vu – à la dimension d’une bouteille qui fabriquent les bombes à billes. Ce n’est pas plus gros qu’une boule de pétanque. A l’intérieur, on loge quatre-vingt-dix mille billes d’acier. Quand la boule frappe le sol, les billes partent dans tous les sens, frappant à l’aveuglette dans un rayon de trente mètres.
Mais comme on a estimé que trop de victimes échappaient encore au carnage, on fabrique maintenant avec des billes en plastique. Ainsi ne peut-on les déceler par le moyen de la radiographie.
Il y a aussi les bombes à ailettes. Le procédé est le même. Si ce n’est que la bombe mère, ici, est farcie de projectiles en forme d’ananas munis de petites palettes qui les font voler à un mètre du sol. Effroyable comédie : autour des corps qui cherchent à les éviter, ces toupies volantes qui tournoient à la recherche d’un corps à briser…
Mais là, encore, les fabricants de mort en laboratoire ont estimé que les résultats n’étaient pas satisfaisants. Ils ont vu que l’on pouvait échapper à leurs messagers en se couchant à terre. Désormais, ce n’est plus à un mètre qu’évoluent les bombes à ailettes mais à vingt centimètres. La hauteur de la tête d’un homme à plat ventre ».
Horrible même si cela s’est passé, il y a plus de cinquante ans. Je connais beaucoup de personnes de mon âge qui ne leur pardonneront jamais ces assassinats de masse. Il est vrai qu’à l’heure d’aujourd’hui, l’assassin ne rampe plus dans la boue.
C’est monsieur ou madame tout le monde avec costume et cravate. Il quitte son domicile, prend place devant son ordinateur, fait décoller son engin de mort, un drone, le guide à très longue distance, recherche sa cible et déclenche le tir. Il y a des victimes collatérales ? Des femmes, des enfants, des vieillards, tant pis ! Le travail est accompli sans se salir les mains en toute bonne conscience. Il pourra embrasser ses enfants …
Robert Tangre