L’armée belge des partisans armés ( suite LXXVIII)

Entrer dans l’illégalité (suite)

Un soir de mai 1942, un groupe de partisans dynamita la voie-ferrée de Liège-Namur. L’opération visait un train de matériel de guerre qui, selon les informations reçues, devait quitter Liège-Longdoz à 22 h 15. Les bombes furent placées entre 22 h 27 et 22 h 35. Mais la fatalité déjoua le plan des patriotes. Le convoi allemand subit quelque retard par suite d’un changement de locomotive effectué à Quinquempois et un train de voyageurs s’engagea le premier sur la voie minée.

Ignorant ces détails, les P.A. ajustèrent les dispositifs de mise à feu des engins. Heureusement, l’explosion fut loin de provoquer le résultat escompté. Le rail se souleva sur une longueur de trois mètres sous la locomotive mais le convoi ne dérailla même pas et on n’eut aucun accident de personnes à déplorer.

Mais dix minutes près l’explosion, la gare grouillait de boches qui entreprirent les recherches en y mettant le zèle ou plutôt la brutalité qui leur est propre. Comme on les pense, les partisans n’avaient pas attendu l’arrivée des curieux mais pour S … l’affaire n’en était pas moins angoissante. Son bureau recelait une riche collection de « Drapeau Rouge », de cartes vendues au profit de Solidarité, de brochures traitant du communisme, de tracts, etc. …

Le patriote s’empressa de dissimuler dans des wagons garés aux alentours ces papiers dont un seul pouvait vous conduire outre-Rhin sinon au poteau d’exécution. Par chance, l’affaire n’eut pas de suites autrement graves et notre ami put continuer son activité tant au point de vue sabotage que politique.

Au début du mois d’août 1942 vint l’ordre de semer la panique dans les rangs des rexistes et autres embochés de même acabit. En conséquence, un premier avertissement fut donné au sieur F …, traître de marque : on brisa à coups de pierre les vitres de son habitation. Mais les sanctions suivirent de près.

Le bourgmestre de la localité reçut des instructions en vue d’affecter régulièrement ses administrés à la garde de la maison du collaborateur…

Ceci se passait à Amay, lieu de résidence de S … Le fait n’a rien d’extraordinaire, semble-t-il mais quand notre ami se vit convoqué à son tour pour veiller à la sécurité du traître, que devait-il faire ? Lui, le saboteur, lancé dans une propagande effrénée contre l’occupant, allait-il se soumettre ? Dans ce cas qu’auraient dit ses camarades en le voyant donner l’exemple contraire à ses conseils ? Prêcher la révolte, attaquer l’ennemi puis se courber dans la plate servitude ? Pouvait-on jouer ce double jeu ?

Non ! Mille fois non ! Pour ne pas commettre un impair, S … se référa à la direction du Parti Communiste.  Les instructions vinrent, formelles, indiscutables : « Ne pas obtempérer aux ordres de l’ennemi et entrer dans l’illégalité. »

Entrer dans l’illégalité ! Sait-on ce que signifient ces trois mots que l’on prononce de nos jours comme on dirait « entrer au café » ? Sait-on que l’on aurait pu dire aussi bien : « Sortir de son foyer, abandonner la quiétude familiale, vivre comme une bête traquée, dans une grange ou dans une chambre d’hôtel douteux » ? Suspecter tout le monde et se croire soupçonné par tout le monde ! Vivre partagé entre les plus terribles soucis : responsabilité dans l’action, anxiété au sujet de la famille, embûches surgissant chaque jour !

Malgré tout, respectant la plus sévère discipline, S … se mit hors la loi le 19 septembre au matin après avoir conseillé à tous ses camarades de ne plus passer la nuit en leur domicile. De plus, le bourgmestre fut avisé de la disparition « mystérieuse » de S … par la femme même du patriote et sur les recommandations de ce dernier. Ainsi l’épouse se couvrait d’un semblant de sécurité.

S … avait trouvé refuge chez des Italiens à Hermalle et à partir du lendemain, sur ordre de ses chefs, il revint à Amay dans le but d’établir un contact sérieux avec les camarades demeurés sur les lieux. Le 28 septembre à 5 h du matin, le patriote se mit en route comme de coutume. A peine avait-il franchi la Meuse qu’il apprit la terrible nouvelle : les boches effectuaient à Amay une série de perquisitions et enlevaient de nombreux otages. Les camarades imprudents qui n’avaient pas cru au danger tombèrent dans le piège. Quinze d’entre eux furent embarqués pour l’Allemagne et plusieurs n’en sont pas revenus.

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