Noam Chomsky et la peste néolibérale

Les propos De Noam Chomsky ont été recueillis par Srećko Horvat pour DiEM25 le 28 mars 2020. Sommes-nous sortis de l’auberge ?

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À 91 ans, Noam Chomsky continue son inlassable travail d’éducation populaire et à donner à tous le goût de l’« autodéfense intellectuelle ». La crise que nous traversons et les crises à venir rendent son regard plus tranchant et plus alarmant, au bout de quarante années de néolibéralisme qui nous laissent sans armes face au péril. Cette crise peut être une vraie prise de conscience, mais elle peut apporter aussi le pire. Et comme toujours, notre histoire est entre nos mains. Mais le message le plus important en conclusion, c’est le perroquet de Chomsky qui répète l’essentiel : « tout le pouvoir au peuple ! »

Srećko Horvat — Bienvenue dans un nouvel épisode de « World After Coronavirus ». Je suis très heureux et honoré d’accueillir un invité spécial qui nous rejoint aujourd’hui pour cet épisode. Et cet invité spécial, c’est un héros de beaucoup de générations, et pas seulement la mienne. Malheureusement, nous sommes tous les deux confinés, les circonstances sont donc un peu particulières, mais commençons sans plus d’introduction. Je pense que la plupart de ceux qui nous regardent connaissent Noam Chomsky, et je suis enchanté que Noam nous rejoigne aujourd’hui. Bonjour Noam, pourriez-vous nous dire où vous êtes, si vous êtes déjà confiné, et pour combien de temps ?

Noam Chomsky — Je suis confiné à Tucson, en Arizona.

Srećko Horvat — Vous êtes né en 1928 et vous avez écrit votre premier essai, je crois, quand vous aviez 10 ans, et cet essai portait sur la guerre d’Espagne, juste après la chute de Barcelone, en 1938, ce qui paraît très lointain à ma génération. Vous avez survécu à la Seconde guerre mondiale, vous avez été témoin d’Hiroshima. Vous avez été témoin de nombreux événements politiques, historiques, de la guerre du Vietnam à la chute du mur de Berlin, en passant par le choc pétrolier.

Avant cela, vous avez été témoin de Tchernobyl, et ensuite, dans les années 1990, vous avez connu les événements qui ont mené au 11-Septembre, encore un événement global. À vrai dire, j’essaie de résumer la longue histoire de votre vie en peu de temps, mais l’événement le plus récent est la crise financière de 2007-2008. Avec un tel passé, une vie si riche, et votre position de témoin mais aussi d’acteur dans ces processus historiques majeurs, comment regardez-vous la crise actuelle du coronavirus ? Est-ce un événement historique sans précédent, en êtes-vous étonné ? Quel est votre point de vue ?

Afficher l’image source Noam Chomsky — Mes premiers souvenirs, qui me hantent maintenant, remontent aux années 1930. L’article que vous avez mentionné sur la chute de Barcelone parlait principalement de la propagation apparemment inexorable de la peste fasciste sur toute l’Europe, et comment ça allait finir. Bien plus tard, des documents ont été révélés, où des agents du gouvernement américain s’attendaient à voir dans les années suivantes la fin de la guerre, mais que le monde serait alors partagé entre des régions dominées par les États-Unis et des régions dominées par l’Allemagne. Mes peurs d’enfance n’étaient donc pas totalement hors sujet.

Et ces souvenirs reviennent maintenant. Je me souviens quand, enfant, j’entendais à la radio le discours d’Hitler à Nuremberg. Je ne comprenais pas les mots, mais il était facile de comprendre le ton et la menace, et je dois dire que, quand j’écoute les rassemblements de Donald Trump aujourd’hui, cela résonne. Ce n’est pas qu’il soit fasciste, il n’a pas le ton mais les peurs sont comparables, et l’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétant.

Le coronavirus est assez sérieux, mais il faut se rappeler qu’il y a une horreur bien plus grande qui arrive, nous fonçons vers une ère de désastres comme jamais l’histoire humaine n’en a connus. Donald Trump et ses serviteurs sont les premiers à nous plonger dans l’abysse. En fait, nous sommes face à deux immenses menaces. La première est la menace grandissante d’une guerre nucléaire, exacerbée par la destruction de ce qu’il reste de la maîtrise des armements, et la deuxième menace grandissante est bien sûr celle du réchauffement climatique. Les deux menaces peuvent être gérées, mais nous n’avons plus beaucoup de temps. Le coronavirus peut avoir des conséquences terrifiantes, mais nous nous rétablirons, alors que pour les autres, nous ne le pourrons pas, ce sera terminé. Si nous ne nous occupons pas de ces menaces, nous sommes finis. Et ces souvenirs d’enfance reviennent me hanter, mais dans une dimension différente.

Pour comprendre où en est réellement le monde, il faut remonter à début janvier : comme vous le savez, tous les ans, l’horloge de l’Apocalypse est réglée avec des aiguilles à une certaine distance de minuit, qui représente la fin du monde. Depuis que Trump a été élu, l’aiguille des minutes se rapproche de minuit. L’année dernière, elle était à deux minutes de minuit, ce qui n’avait jamais été le cas. Cette année, les analystes sont passés à l’aiguille des secondes. 100 secondes de minuit, on n’a jamais été aussi proches. Ils citent trois choses : la menace d’une guerre nucléaire, la menace du réchauffement climatique, et la détérioration de la démocratie, qui n’a pas complètement sa place ici, mais en fait si, car c’est le seul espoir que nous avons pour surmonter la crise.

Si nous remettons notre destin dans les mains de ces bouffons sociopathes, nous sommes finis. On s’en approche : Trump représente le pire, car le pouvoir des États-Unis est écrasant. On parle du déclin des États-Unis, mais si vous regardez le monde, les États-Unis imposent des sanctions, des meurtres, des sanctions dévastatrices, et c’est le seul pays qui peut faire ça, et tout le monde doit suivre. L’Europe déteste les sanctions envers l’Iran, mais il faut suivre, suivre le maître, sinon vous êtes expulsé du système financier international. Ce n’est pas une loi naturelle, c’est une décision de l’Europe de se subordonner au maître de Washington. D’autres pays n’ont même pas le choix.

L’ironie dans la crise du coronavirus, c’est que Cuba aide l’Europe. C’est tellement choquant qu’on n’arrive pas à le décrire. Les Allemands ne peuvent pas aider la Grèce, mais Cuba peut aider les pays européens. Si vous pensez un peu à cela, alors que le monde déraille, que vous voyez des milliers de personnes mourir en Méditerranée, fuyant des régions dévastées depuis des siècles et envoyées à la noyade, vous ne savez plus quels mots utiliser. La crise de la civilisation occidentale est dévastatrice, y penser réveille des souvenirs d’enfance, quand j’écoutais Hitler délirer à la radio devant des foules bruyantes. Cela vous interroge sur la viabilité même de notre espèce.

 Srećko Horvat Selon vous, que nous dit cette rhétorique de la guerre, et pourquoi le virus est-il présenté comme un ennemi ? Est-ce pour légitimer ces nouveaux états d’urgence, ou bien y a-t-il quelque chose de plus profond dans ces discours ?

A suivre

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